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Peter Adam nous livre ici ses mémoires dans un ouvrage dense qui couvre la période de 1932 à 1989. S'il parle un peu de lui-même, il évoque surtout la vie autour de lui, comme témoin de l'Histoire, notamment celle de la Seconde Guerre Mondiale et de l'après-guerre, en tant que jeune juif allemand à Berlin (né d'un père juif et d'une mère protestante et baptisé catholique) et issu d'un milieu bourgeois, d'une famille de "nantis", ce dont il ne se cache pas . C'est cette période de sa vie que j'ai trouvé la plus intéressante pour un lecteur français, habitué à avoir une autre vision de l'Allemagne et qui oublie souvent ce qu'a pu être la souffrance des citoyens allemands, obligés de subir le nazisme. Ainsi, nous découvrons le Berlin nazifié et sa pauvreté intellectuelle, la germanisation des autres cultures car les "nazis étaient très doués pour germaniser la culture des autres" . Peter Adam nous livre aussi les modestes actes de résistance des Allemands contre le régime du
IIIe Reich : " Il y avait peu de résistance organisée, mais il existait des nuances de comportement. (...) Nous connaissions des personnes courageuses qui au moins faisaient un petit geste, ce qui, dans ces circonstances, était héroïque. Ne pas donner de l'argent à la collecte des Jeunesse hitlériennes sous prétexte de ne pas avoir de monnaie ; ne jamais saluer par un Heil Hitler (...). Il y avait des gens qui refusaient de s'asseoir dans les transports publics quand ils voyaient un homme ou une femme avec l'étoile de David qui, eux, n'avaient pas le droit à un siège." L'auteur rappelle également quelque chose dont un lecteur français a parfois peu conscience ou oublie facilement puisque se situant naturellement dans le camp des Alliés : le fait que Berlin fut la ville d'Europe la plus bombardée, que "le spectacle de la guerre, dans sa totale barbarie, était omniprésent", que "les attaques sans pitié avaient un effet profondément démoralisant", que "partout en Allemagne, des musées, des cathédrales et des monuments étaient réduits en cendres", que "la moitié de la population avait perdu sa maison et plus d'un million de civils avaient péri dans les bombardements", d'autant plus que les bombes explosives furent remplacées par des bombes incendiaires. Et, paradoxalement, ce ne fut pas la guerre qui fut la plus difficile pour la famille Adam, mais l'après-guerre avec l'anéantissement de l'Allemagne : c'est à ce moment-là que l'auteur a le plus souffert de la faim (rationnement de 1500 calories par personne), du froid (l'hiver 1946 fut le plus rigoureux depuis 30 ans, avec des -20 degrés) et de l'explosion du marché noir (les cigarettes américaines devenant une monnaie d'échange!). Ces évocations m'ont particulièrement touchée, moi, petite-fille de Résistant français. En outre, le tour de force des mémoires de cette période est de ne pas faire dans le "pathos". Les faits sont relatés de manière journalistique, comme un constat. Il n'y a rien de trop. Emouvant également la rencontre des gamins allemands avec les soldats noirs-américains : eux à qui les nazis avaient inculqués qu'ils étaient d'une "race supérieure", s'aperçoivent que ces soldats ont bon coeur et leur donnent facilement des friandises (bonbons, chewing-gums ou oranges).

La deuxième chose qui m'a frappée dans ces mémoires, c'est le nombre de personnalités que Peter Adam a côtoyé, avant même de devenir journaliste ! Pendant un moment, je me suis demandée si cela était véridique tellement cela paraît incroyable : Jean Cocteau, Bertholt Brecht, Françoise Sagan, Luchino Visconti et tant d'autres. Le lecteur (re)revit les différentes époques de la vie culturelle et artistique du siècle, notamment l'innovation théâtrale de Brecht (qui a voulu créé un théâtre pour tous), la Nouvelle Vague et tant de choses.

A plus d'un titre donc, ce livre est un excellent témoignage sur le XXe siècle, écrit dans un style limpide, sur un ton juste et agrémenté de nombreuses photographies d'époque.

Lu dans le cadre du

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