24 novembre 2013

Une illusion passagère

 

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4e de couverture : "Martin, haut fonctionnaire irlandais d’une cinquantaine d’années, rattaché à un ministère en bout de course, se retrouve, le temps d’un voyage officiel en Chine, seul dans sa luxueuse chambre d’hôtel. Accablé par une existence terne, entre son épouse et ses trois filles, il décide de s’offrir un massage durant son séjour. La jeune femme chinoise qui vient le masser ne parle pas sa langue et ne partage rien de sa vie : mère célibataire, elle peine à joindre les deux bouts, mais ce qu’elle lui procure est autrement précieux : le plaisir d’être touché, la sensation d’être désiré. Une complicité naît entre eux, que rompt la proposition de la jeune femme de monnayer ses charmes. Martin va-t-il céder à cette tentation ? L’écriture dense et acérée, mais aussi d’une grande sensibilité, de Dermot Bolger condense la vie d’un homme, ses convenances, ses incertitudes et son trouble l’espace d’une nuit."

 Je continue sur ma lancée de la rentrée littéraire d'écrivains étrangers avec cet autre roman très court de l'illustre Dermot Bolger, tout aussi connu que Roddy Doyle en Irlande, dans un registre différent.

Martin, haut-fonctionnaire irlandais quinquagénaire accompagne dans son dernier souffle le gourvernement que la crise financière qui frappe l'île d'émeraude fera chuter. Epuisé moralement tant par son couple qui bat de l'aile que par son boulot ingrat, Martin en voyage officiel en Chine, décide de se faire masser. L'idée ne lui vient pas d'emblée mais après réflexion, de manière plus ou moins détournée par une employée chinoise qui lui force presque la main, en lui expliquant qu'elle va lui envoyer quelqu'un dans sa chambre, de manière discrète et profesionnelle.... Notre homme se laisse pièger par l'idée tentante de se faire du bien... jusqu'à croire à la sincérité de sa masseuse...alors qu'il ne s'agit que d'une illusion passagère.

Martin est la personnification de la chute du pays. Le titre original du livre est d'ailleurs The Fall of Ireland. Un roman très court (une novella) mais au goût de vitriol. Dermot Bolger n'y va pas par quatre chemins :

"L'Irlande avait été ruinée par les banques et les investisseurs, par les partis politiques déterminés à se supasser les uns les autres dans leur générosité vis-à-vis des électeurs qui avaient pris l'habitude d'attendre ce genre de largesses - tous emprisonnés dans une illusion vertigineuse qui ne pouvait que se terminer par une chute."

Autement dit chacun en prend pour son grade ! Les Irlandais qui se sont plus à croire à l'illusion de moyens financiers qu'ils navaient pas, illusion que leur permttaient les banques qui prêtaient sans compter, elles-mêmes autorisées par les politiques. L'illusion d'un bon massage, mais quand ça s'arrête, ouille la réalité n'en est que plus douloureuse ! Un mensonge organisé qui a ruiné le pays.

J'ai vraiment aimé l'habileté de Dermot Bolger à amener la question de ce mensonge par l'idée du massage. Martin fait mal au coeur, on le trouve un peu bêta mais on ne lui en veut pas. On se laisse prendre au jeu et on s'interroge nous aussi sur la sincérité de la masseuse que l'écrivain met malgré tout en suspens. On a finalement un tout petit doute qui subsiste parce qu'elle lui dit qu'il est un homme gentil. Oui, mais la Chine qui dit ça à l'Irlande, la Chine, pays qui achète le reste de la planète et dont le voyage officiel de Martin est justement d'aller vendre son pays, ça fait réfléchir...

C'était ici mon troisième rendez-vous avec Dermot Bolger, découvert avec l'excellent Toute la famille sur la jetée du Paradis. Une chose est sûre : j'y reviendrai encore et toujours !
Et voilà  encore un chouchou irlandais qui gagne à être connu en France ! Je regrette que son roman n'ait pas été davantage sur le devant de la scène pendant cette rentrée littéraire. Parce que Dermot ne fait pas dans la qualité littéraire moyenne, il fait dans l'excellent !

 

 

 

 

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17 novembre 2013

3 femmes et un fantôme

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Mary, 12 ans, vit avec sa mère, Scarlett à Dublin. Ce jour-là, elle est triste : sa meilleure amie, qui est également sa voisine, vient de déménager pour aller habiter un peu plus loin dans la ville. Mais pour Mary c'est comme si elle était partie au bout du monde. Mary est également triste parce que sa grand-mère, Emer, est à l'hôpital depuis de longs mois. Un jour, elle rencontre dans la rue une femme qu'elle trouve étrangement vêtue, et qui de surcroît emploie un vocabulaire aussi désuet que ses vêtements. Intriguée, Mary finit par se lier d'amitié avec cette drôle de femme qui dit s'appeler Tansey. Lorsqu'elle fait part à Scarlett de sa rencontre, le sang de sa mère ne fait qu'un tour. Et pour cause...

Ceux qui me suivent régulièrement savent que j'ai un gros faible pour Roddy Doyle (et pour beaucoup d'autres écrivains irlandais, ce n'est pas un scoop !). Alors quand pendant la rentrée littéraire, mes yeux tombent par hasard sur un livre à la jolie couverture et dont personne ne parle, avec le nom de Roddy gravé dessus, je ne me pose pas de question, et je le lis !

Ce que j'admire chez Roddy Doyle, c'est la variété de ses livres, qui vont du roman "historique" (La légendre d'Henry Smart), au roman "social" (The Committments, The Van, The Snapper, La Femme qui se cognait dans les portes, Paula Spencer), ou au livre pour enfants dont celui-ci fait partie. Et c'est un roman très très mignon, de surcroit très distrayant, qui vous déconnecte de la réalité en un rien de temps pour rentrer dans un univers fantastique si vous avez su garder votre âme d'enfant.

On retrouve ici un fantôme tout ce qu'il y a de plus classique : une âme errante tourmentée mais pas du tout malfaisante, au contraire. Tansey est une maman morte trop tôt, alors que sa fille n'avait que trois ans. Une maman qui s'inquiète depuis tellement longtemps pour sa fille, à présent à l'article de la mort et qu'elle voudrait apaiser, pour elle-même retrouver la sérénité.

Roddy Doyle aborde ici le sujet délicat de la mort mais avec toujours une once d'humour. Si ce roman est émouvant il n'est pourtant pas triste. Quatre générations de femmes se retrouvent et passent un sacré bon moment ensemble, un moment que chacune d'elle gardera pour l'éternité.

J'ai vraiment passé un bon moment de détente et je ne serais pas surprise que ce roman soit adapté au théâtre car très "dialogué", avec des répliques qui font mouche, les tics verbaux très agaçants de Mary, qui n'arrête pas de dire "genre" en vf (mais j'aurais aimé savoir quel était le mot en vo !) :

- Vas y, dit Tansey, demande-moi ce que tu veux.
- Bon, dit Mary, alors, genre, pourquoi est-ce qu'il y a des fantômes ?
- Tu veux dire, pourquoi j'existe ?
- Oui, c'est ça.
- Ce n'est pas très poli, Mary, dit Scarlett.
- C'est très bien, dit Tansey. Ce n'est pas impoli du tout.
- Oh, tant mieux, alors, dit Scarlett, parce que moi aussi je voulais poser la question !
- Voilà, dit Tansey. Mais notez bien que je ne peux parler que pour moi.
- C'est mieux que rien,dit Mary.
- C'est bien vrai, dit Tansey, c'est bien vrai. Alors. Voilà. Les gens meurent. Mais parfois, souvent, en vérité, ils ne sont pas prêts à partir. Ils se font du souci à propos de certaines choses.

Je pense d'ailleurs relire ce livre (The Greyhound of a Girl) en VO, par curiosité. En tout cas, vraiment sympa ! Et j'admire toujours la manière dont Roddy Doyle arrive à se mettre dans la peau des femmes.

 

 

 

11 novembre 2013

La fille de l'Irlandais

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4e de couverture : "Eve, petite fille rousse et délurée, est recueillie par ses grands-parents à la mort soudaine de sa mère, dans un village au cœur du pays de Galles. À cause de sa chevelure rousse indomptable, elle doit faire face au mépris et à la méfiance. Mais lorsqu'une enfant disparaît mystérieusement, la vie des villageois bascule : enquête, soupçons et mensonges deviennent le quotidien. Au milieu de cette effervescence, Eve, perdue, tente de percer les secrets de sa vie et de sa naissance. Dans ce roman, les pièces du puzzle s'imbriquent progressivement pour former un magnifique conte d'innocence perdue."

Evangeline, petite fille au prénom bien trop long à son goût, perd subitement sa mère. Elle quitte Birmingham pour le Pays de Galles. Elevée par ses grands-parents, de père irlandais inconnu, la petite fille de huit ans rencontre une certaine Rosie qu'elle va d'emblée détester car bien trop crâneuse et maniérée à son goût, mais aussi parce que Rosie la rejette, mais surtout parce que toutes les deux ont le coeur qui bat pour le même garçon. Seulement voilà, Rosie du jour au lendemain disparaît.

Pourtant, dans ce roman l'intrigue est très dissolue et pour tout vous dire, le lecteur n'aura jamais la réponse. Ce roman est avant tout un roman d'atmosphère et c'est ce qui fait son charme : un village du Pays de Galles battu par les vents, délavé par la pluie ou succombant à la chaleur l'été (bah oui !), dont les habitants se connaissent tous trop, comme dans tous les villages du monde. Un monde clos où tout ce qui est différent est suspect. Un jeune homme étrange devenu, selon eux, simplet parce qu'il a reçu le coup de sabot d'une jument sur le crâne quand il était jeune. Une petite fille rousse aux cheveux incoiffables, portrait craché de son père irlandais, un baroudeur, roux lui aussi, dénommé Kieran Green, qui a mis les bouts le jour où il a appris que Bronwen (mère d'Evangeline) attendait un enfant de lui. Voilà pour les ingrédients de ce qui est aussi un roman d'apprentissage et de deuil. Evie parle alors qu'elle va à son tour devenir mère. Un adieu à l'enfance et sans doute au remord aussi. Car Evie du haut de ses huit ans a fait une chose grave, mais ce qu'elle a a fait est la réponse d'une enfant à un événement traumatique tout aussi grave...

J'ai un avis mitigé sur ce livre car même si j'ai beaucoup aimé l'atmosphère galloise, je me suis tout de même ennuyée pendant une bonne moitié du roman, reprenant une once d'intérêt dans le dernier tiers. J'ai trouvé que l'intrigue était trop dissolue au point que parfois je l'ai perdue de vue. J'ai pourtant aimé le style poétique de Suzanne Fletcher mais les allers-retours présent/passé (qui pourtant d'habitude ne me gênent pas dans une narration) m'ont fait perdre le fil. Dommage. Enfin, il n'y a pas de "surprise", c'est un peu trop archétypal à mon goût : les Irlandais roux (et Green !) ; le simplet du village, le pervers etc. On s'y attend trop. Malgré tout j'ai eu de l'empathie pour Evangeline, malgré ses cachotteries et sa grosse bêtise.

 

 

 

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03 novembre 2013

Enquêtes générales - Immersion au coeur de la brigade de répression du banditisme

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Une fois n'est pas coutume, je vais parler d'un livre qui associe dessins et texte, sans que ce ne soit pour autant un roman graphique à proprement parler mais plutôt ce qu'on pourrait nommer un documentaire dessiné.

L'idée a germé dans l'esprit de Raynal Pellicier, réalisateur de documentaires pour les médias, d'un reportage écrit et visuel sur l'une des cellules les plus secrètes et les plus prestigieuses de la police nationale : la Brigade de répression du banditisme (BRB). L'auteur a dû vaincre les réticences en haut lieu. Son idée première était de réaliser un film documentaire, mais ce projet lui a été refusé. Raynal Pellicier a rencontré le dessinateur Tiwane et de cette rencontre est né ce livre, un "carnet de voyage" nous dit l'auteur. "Voyage" accordé, non sans mal, car les services de la "PJ (Police judiciaire dont la BRB est l'une des branches) sont assaillis de demandes de la part du cinéma, de la TV, de la presse écrite, d'écrivain jusqu'à n'en plus pouvoir...

Mais ce voyage est bien particulier, celui d'une immersion dans le quotidien des policiers de la BRB. Cela aurait pu avoir quelque chose de fastidieux. Mais le pari est réussi : après les présentations des divers "personnages", le lecteur est plongé dans un récit à suspens, comme dans un polar, mis à part que ce n'est pas de la fiction. Les enquêtes s'enchaînent, les liens se recoupent peu à peu... et l'on en oublie presque qu'il s'agit de faits réels tellement les braquages, (les "bracos", comme disent les policiers") ne manquent pas d'air parfois. Ce ne sont pas des petits voyous de bas étage que l'on traque là, mais bien de vrais bandits, parfois de surcroit criminels, d'envergure international souvent, notamment en provenance de l'ex-Yougoslavie. Parfois, lorsque les bandits se font prendre, ils n'hésitent pas à féliciter les policiers ! On est entre "pros"...  Mais sans rire, ces trafics, cette économie parallèle, l'argent qui appelle l'argent, le "braco" qui en appelle un autre encore plus gros, la perte de repères quant à la violence des faits donnent froid dans le dos.

Le texte est agréable à lire, à la fois aéré et dense, agrémenté d'illustrations où les détails ne manquent pas. N'ayant pas vraiment l'habitude de lire ce type d'ouvrage, j'appréhendais un peu. Mais j'ai été conquise ! A mes yeux, une belle réussite !

Merci à Babelio et aux Editions de La Martinière pour l'envoi du livre.

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