25 mai 2015

Il était une rivière

Il était une rivière

Traduit par Elisabeth Peellaert

Margo Crane, 16 ans, est née au bord de la rivière Stark, affluent de la Kalamazoo dans le Michigan. Sa famille est dans le genre famille compliquée à embrouilles à n'en plus finir. Jusqu'au jour où son oncle Cal abuse d'elle. Ce qui aggrave encore un peu plus l'histoire familiale. Pour ne pas arranger les choses, sa mère dépressive quitte la maison et son père est assassiné par un de ses neveux. Margo se retrouve orpheline. Elle va partir à la recherche de sa mère mais elle devra trouver ses marques toute seule puisqu'elle se retrouve livrée à elle-même, avec comme seule modèle, celui d'une femme ayant vécu le siècle dernier et championne de tir : Annie Oakley. Margo ne se séparera jamais du livre écrit par cette femme, le seul qu'elle a lu.

Au tout début du roman, j'ai eu peur que ça tourne à une histoire de vengeance familiale à coup d'armes à feu. Heureusement, ce n'est pas le sujet. Plutôt celui d'un apprentissage de la vie au fil de l'eau. Nous sommes plongés du début à la fin dans l'univers des hommes des rivières du Michigan. Au fil de son périple sur sa barque River Rose, Margo aura souvent affaire à des hommes peu recommandables, qui vont profiter de sa beauté et de sa générosité. Pourtant, Margo n'est pas non plus une petit chose sans défense : elle ne se sépare jamais de ses armes qu'elle manie avec une dextérité qui épatera la gente masculine. Elle apprend aussi à mentir et deviendra une tueuse. Ouaip, la gamine tourne vraiment à la sauvage à un moment donné, mais c'est pour sauver un homme qu'elle trouve charmant, doux et gentil et qui souhaite... l'épouser. Mise au pied du mur devant son crime, Margot fera un choix : celui de continuer sa route plutôt que de risquer la prison. La rivière et la forêt, c'est son univers, son Paradis vert que pour rien au monde elle ne souhaite quitter.

On se prend une sacrée bouffée de chlorophylle et de verdure avec ce roman. Le texte s'attarde pour notre plus grand plaisir sur les bruits de cette forêt du Michigan, peuplée de cerfs, d'écureuils volants, de criquets de minuit, de lucioles, de grenouilles arboricoles "qui piaillent comme des insectes", ou de rats musqués (et encore je ne cite pas tous les animaux rencontrés). Avec la gamine, on apprendra la chasse, la pêche, la cueillette des vesses-de-loup géantes et des poulets-des-bois, ou comment dépecer des ratons-laveurs ou des rats musqués sans abîmer la fourrure, très prisée, que l'on peu vendre pour se faire de l'argent. Si vous avez un peu un âme d'écolo ou de trappeur, vous serez aux anges.

"Tandis que juillet s'épanchait sur le mois d'août, Margo écoutait les colonies de jeunes rouges-gorges picorer dans les taillis en si grand nombre que les sous-bois semblaient vivants. Elle observait les sitelles qui s'élançaient des arbres et tombaient en spirale tête la première, touchant le sol pour remonter aussitôt. Elle observait les vautours aura voler en cercles hauts dans le ciel chassant à l'odeur les créatures ayant survécu à l'été."

Un texte magnifiquement écrit, poétique, à la decription minutieuse et très bien documenté sur la vie dans cette partie du Michigan. Nous sommes dans les années 70, près d'une petite cité ouvrière mais pourtant, tout au long du roman, du fait de la vie sauvage de Margot, on a l'impression d'être dans une nature totalement vierge. Pourtant, Bonnie Jo Campbell s'attache également, par touche, à décrire la pollution de la Kalamazoo, comme pour nous ramener à la réalité sans toutefois interrompre trop brusquement notre promenade.

Quand Margo quittera son univers natal (toujours dans le but de tenter de retrouver sa mère), elle fera la connaissance d'un étrange Indien, venu à la recherche de ses ancêtres, les Potawatomi. Cette rencontre bouleversera à tout jamais la vie de la jeune fille, même si elle n'en aura pas conscience sur le coup. Mais en tout cas, dans sa tête, elle porte (comme moi, d'ailleurs) un image d'Epinal concernant les Indiens d'Amérique : "Sitting Bull ne dirait pas bon sang de bonsoir et hum et sacrebleu et vachement." Et puis cet Indien porte un jean et un tshirt.... (Si vous n'avez jamais rencontré d'Indiens, sachez que nous avons tous un mythe bien ancré dans notre tête de Blanc : celui l'homme habillé de peau et de plumes, et que 3 secondes, on se fait cette réflexion complètement idiote, je sais de quoi je parle :p ).

J'ai apprécié la juste de la rencontre entre Margo et cet homme. L'écrivain n'élide pas non plus le problème de l'alcoolisme, un réalité indienne contemporaine. Mais le personnage le plus attachant est celui de "Smoke", un vieil homme malade, en phase terminale, solitaire, bourru mais avec un coeur immense, qui fera office de grand-père par substitution pour Margo. Une rencontre touchante entre deux êtres solitaires qui ont décidé de vivre leur vie comme ils l'entendent, de rester libres, à tout prix et jusqu'au bout...

Margo devra décider du prix à payer pour rester libre tout en étant en paix. Un très beau roman sur une quête initiatique sur fond de Nature Writing. Difficile de replonger directement dans un autre roman après une lecture pareille. Je vous la recommande si vous avez besoin de grand air et de liberté : ça fait du bien !

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16 mai 2015

Les filles de l'ouragan

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Traduit par Simone Arous

Dana Dickerson et Ruth Plank sont nées le même jour au même endroit : le 4 juillet 1950, dans le New Hampshire. Elles ont été conçues un jour d'ouragan. Elles ne sont pas jumelles, juste "soeurs d'anniversaire". Leurs familles respectives sont dissemblables. Dana est délaissée par ses parents : sa mère est une artiste pour qui l'art est plus important que ses enfants ; son père est immature et passe son temps enchaîner les projets irréalisables en rêvant de gloire. Ruth est issue d'une famille de gens de la terre qui ont réussi : Farm Plank est réputée pour la culture de la fraise. Un jour, les Dickerson quitte le New Hampshire pour aller s'installer en Pennsylvanie. On peut penser que s'en est fini des liens entre les deux familles, qui avaient l'habitude de se voir une fois par an pour la date d'anniversaire de Dana et Ruth, sous la pression de Mme Plank. Pourtant. Aussi différentes soient-elles, ces deux familles semblent avoir leur destin lié. La vie des deux soeurs d'anniversaire ne sera pas un long fleuve tranquille, mais à l'image de la météo du jour de leur conception...

Nous suivons la vie de Ruth et de Dana des années 50 à nos jours, par un jeu d'alternance de voix narrative. Une manière pour Joyce Maynard de peindre ce coin d'Amérique au fil du temps, d'aborder plusieurs problèmes auxquels seront confrontés les jeunes femmes dans cette Amérique-là, liées par un drame familial dont elles n'ont pas connaissance. 
Ruth tombe amoureuse de Ray Dickerson, le frère de Dana, de plusieurs années son aîné. Sa passion pour cet homme ira de paire avec la passion qu'elle se découvre pour la peinture. Elle perçoit la vie à travers le prisme de l'art. Elle goûtera les années hippies, la liberté, l'érotisme, dans une cabane sur une île canadienne, avec Ray,  jusqu'à ce qu'un jour sa mère la ramène brusquement sur terre, brisant son couple, sa vie et son inspiration artistique.
Dana ne s'intéresse pas aux garçons, mais aux filles. C'est une terrienne, jusque dans son apparence trapue. Elle intégre l'Ecole d'agriculture du New Hampshire, fait la connaissance de Clarice qui deviendra sa compagne. Elle perd de vue son frère Ray et prend ses distances avec ses parents qu'elles ne considèrent pas.

Difficile de parler de ce roman sans raconter toute l'histoire!
En tout cas, on ne s'ennuie pas trois minutes et la prose de Joyce Maynard nous fait visiter cette Amérique rurale. Elle aborde des thèmes comme la spéculation immobilière qui n'aura de cesse de harceler les fermiers, de vouloir leur faire vendre leurs terres pour y construire des lotissements ; l'endettement de ceux-ci suite à des années de sécheresse : le père de Ruth a longtemps été fier de pouvoir faire tourner sa ferme sans emprunter un seul dollar aux banques, mais hélas !, son idéal sera mis à mal...
Et puis, être homosexuelle et femme est vraiment quelque chose de tabou, en particulier dans le monde du travail, même s'il est universitaire : Clarice en fera la difficile expérience.

Le mariage hétérosexuel (ça va sans dire dans cette Amérique puritaine !) et les enfants sont le modèle de la famille et la famille prime avant tout dans cette Amérique-là. Même Ruth finira par s'y plier, mais pour combler l'exaltation artistique qui l'a quittée.

Enfin, on en apprend un rayon sur la culture de la fraise, en particulier la naissance d'une nouvelle variété, plus savoureuse et plus résistante ! Tout cela est lié à à l'intrigue, à la famille qui en renaîtra, sous une forme différente, contre vent et ouragan. Sacrée mise en miroir !

Les deux héroïnes sont attachantes, l'histoire ne vous fait difficilement lâcher le roman avant de l'avoir terminé. J'ai vraiment aimé cette saga familiale américaine et j'apprécie vraiment la prose de Joyce Maynard, découverte avec L'homme de la Montagne (merci Festival America !). J'ai adoré l'ambiance rurale de ce bouquin. Le genre de livre qui vous donne envie d'aller cultiver du maïs et des fraises dans le New Hampshire, ça c'est clair !
Le seul reproche que je peux faire qu'on devine peu ou prou l'intrigue bien avant la fin parce qu'il y a trop d'indices pour que l'on n'y pense pas ! Mais en même temps, ce n'est pas tout à fait ce à quoi on s'attend....

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A cause, ou plutôt grâce à ce roman, je vais poursuivre sur ma lancée de découverte de la littérature américaine des grands espaces. Je suis déjà embarquée pour le Michigan.

 

 

 

14 mai 2015

Les Grinche à la dérive

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Traduit par Marie Hermet

Rappelez-vous, il y a quelques mois, je vous ai présenté de drôles de gens qui vivent dans une drôle de maison tirée par deux ânes, et qui ont vécu une drôle d'aventure : oui, je parle des Grinche !
Voici le deuxième tome de leurs aventures : M. Grinche se voit investi d'une mission ultra-secrète : livrer un PDGI (attention, pas un PDG, un PDGI : une Personne de Grande Importance) à une mystérieuse Mme Bayliss. La mission lui a été délivrée d'une manière tout à fait étrange : un message épinglé sur sa veste de pyjama pendant qu'il dormait ! M. Grinche sait que Mme Grinche est capable de beaucoup de choses, mais pas de faire ça ! Mais peu importe, M. Grinche veut du neuf, de l'aventure. "Pour le changement. Pour avoir la possibilité de faire enrager  [Mme Grinche] dans un cadre nouveau." Et voilà, c'est parti pour de nouvelles folles aventures loufoques.

La famille au grand complet est présente tout au long du récit. Elle s'est agrandie : Mimi (l'ex petit commis de Bigg Manor), vit maintenant avec les Grinche, plus rose que jamais, toujours accompagnée par Frizzle et Twist, ses deux colibiris qui volètent autour de sa tête en permanence. Sunny est toujours vêtu d'une robe bleue, a toujours les cheveux en pétard et de grandes oreilles. Fingers, l'ancien éléphant de cirque,  tracte maintenant la maison des Grinche. Tout ce petit monde se trouve embarqué dans une drôle d'histoire où la solidarité sera primordiale, surtout sur une barque en pleine mer...

Madame et Monsieur Grinche sont toujours un couple roi de l'insulte. Mais on se rend compte qu'ils se donnent du mal pour en trouver de nouvelles ! Des insultes hors du commun, inventives : "lampadaire", "coloquinte""crâne de piaf", "bouche d'égout", "oeuf à la crème", "guitoune","mirliflore"... (prenez votre dictionnaire pour suivre ou prenez note pour un scrabble, ça peut servir !). Une forme d'amour vache qu'ils sont seuls à pouvoir comprendre. Leur raison de vivre en couple. D'ailleurs M. Grinche instaure une nouvelle règle en matière d'insulte : "On n'a pas le droit de se donner des noms qu'on est incapable d'épeler." Même si elle ne court qu'un temps parce que leur langue est plus rapide que leur intellect !

Le couple Grinche est toujours aussi "lourd" mais il m'est devenu plus sympathique que dans le premier volume.  Même si Mme et M. Grinche sont (très) mal sapés, qu'ils mangent des écureuils écrasés aux scarabées mitonnés avec des pneus en lanière, même si Mme Grinche a les dents jaunes et vertes, même s'ils se parlent comme des chartiers, vivent dans ce qui ressemble à un taudis sur roues, et sont turbulents, l'histoire montrera qu'ils ont un coeur. Ils sont drôles de laideur, de maladresse et de loufoquerie. C'est finalement ce qui les rend attachants. Sur leur chemin, ils vont croiser un type en costume chic, avec une belle voiture rutilante, un couple de (faux) amoureux : des gens très "classe" et normaux en apparence mais  tout à fait malhonnêtes. Des gens qui vont leur poser de gros problèmes...

Heureusement, une certaine Speedy McGinty, championne du fauteuil roulant fait son apparition dans le récit. Toute handicapée qu'elle est, c'est une vraie héroïne, qui viendra à bout du Mal, avec l'aide de Mme Grinche, dans un second temps. Même si, M. Grinche insiste pour dire que c'est "son aventure", les femmes ont ici le beau rôle !
Quant à savoir qui est le fameux PDGI, à l'origine de tout, eh bien ce n'est pas moi qui vous le dirait car c'est une vraie surprise et un vrai clin d'oeil de l'auteur à M. Grinche, à qui il décidera de cacher la vérité... D'ailleurs il lui cache pas mal de chose à son personnage, même qui est Speedy McGinty, dans cette aventure familiale !

Philip Ardagh rend son texte vivant de bien des points de vue. L'auteur-narrateur joue beaucoup avec le lecteur, il ne cesse d'attirer son attention, (et de rendre hommage à l'illustrateur, Axel Scheffler, par la même occasion)

 

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 Il explique ce qu'il pourrait écrire ou pas : "Les histoires se terminent là où leur auteur a envie qu'elles se terminent, et je pourrais facilement conclure la mienne ici. Mais pour moi, l'histoire n'est pas finie tant que M. et Mme Grinche ne sont pas de retour au point de départ : le parc de Bigg Manor, en compagnie du Vieux Grinche."

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Je lui ai trouvé un petit air d'auteur à ce grand-père-là

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ou alors c'est mon imagination, c'est tout à fait possible, mais quand même...

j'ai trouvé pas mal de clins d'oeil dans ce texte. Avec, entre autres, des traces d'irlanditude... Alors que Philip Ardagh est un Anglais du Kent, et qu'il plante son histoire dans un lieu totalement imaginaire, on trouve : un hôtel "O'Neill", une Speedy-Kitty "McGinty", un lieu nommé "Gillian's Field" et même une allusion à  "Dublin" (qui m'a fait l'effet d'avoir tiré le jackpot !)  Il y a un mystère textuel.  :)

Une deuxième histoire des Grinche encore plus hilarante que la première, sur fond d'une belle solidarité familiale et d'un subterfuge.
Un écrivain qui impressionne par son imagination débordante, son sens de l'humour et sa capacité à rendre son récit vivant. Vivement la suite...

Merci à Flammarion.

 

 

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09 mai 2015

L'été des pas perdus

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4e de couverture : "Madeleine a un grand-père dont elle est très proche. Mais depuis quelques temps, il change, il oublie les choses : pour lui, passé et présent se confondent.
Le temps d'un été Madeleine et lui vont cheminer ensemble."

Madeleine comprend vite que Gramps a un souci qui n'est pas dû à son grand âge, mais quelque chose de bien plus grave. Des pertes de mémoire, des absences comme s'il était ailleurs.
Seule avec lui la plupart du temps, elle l'emmène chez le médecin gérontologue dont il a déjà oublié le rendez-vous. Dans la salle de ce spécialiste (qui n'est pas celui des champignons !), elle observe et s'interroge : "il n'y a que des vieux, certains bien, d'autres miteux, piteux, malheureux. Qu'est-ce qu'il fait, mon grand-père pimpant, brillant, au milieu de ces croûlants ?"
Gramps prend la mouche, furieux et malheureux de croire que le médecin le prend pour un vieux fou, refusant de regarder en face la maladie qui lui grignote la mémoire : Alzheimer. Du moins on le devine, même si son nom n'est jamais cité.
Alors, parce qu'"il raconte, toujours il raconte, les mêmes histoires de lui quand il était petit, comme si c'était hier",  (...) son village, les vaches, la mer, le bocage et la mer. Et sa mère, son père, sa chère grande soeur, ses deux petits frères (...). Les Allemands, méchants. Le mystère, la peur, les alertes (...), les bateaux, (...) les avions fous, les bombes, les grands soldats. La joie.", et qu'il rêve de retourner là-bas, en Normandie,  de l'y emmener pour lui faire découvrir les lieux de son enfance, Madeleine décide de réaliser ce rêve et de l'accompagner.  Nous voilà partis avec les deux personnages pour un road-trip normand jusqu'à Utah Beach.

La maladie se manifeste par intermittence, tout au long du récit où le passé et le présent finissent par se confondre. Mais peu importe "parce qu'on reste toute sa vie le petit qu'on a été.
Et qu'on a une maison où on a envie de rentrer : celle où on a grandi. Même si elle a disparu. Même si on n'en a pas eu."

L'occasion aussi pour la petite Madeleine d'une belle leçon d'Histoire à travers celle de son grand-père, qui lui fait vivre le Débarquement comme si elle y était. La révélation aussi d'un mystère familial : la raison la plus probable de la disparition de l'autre Madeleine, la soeur de son grand-père...

Un roman sensible et magnifiquement écrit. Rachel Hausfater possède une vraie plume littéraire, très poétique, parsemée de rimes, mais pourtant simple, accrocheuse et accessible aux jeunes lecteurs. 
Un récit où le personnage du grand-père n'est pas diminué par sa maladie, mais au contraire magnifié par son voyage pour retrouver le petit garçon qu'il a toujours été.

Au-delà du sujet de la maladie d'Alzheimer, ce fut pour moi une belle lecture pour 8 mai !
Disponible à partir du 13 mai dans toutes les bonnes librairies.

Merci à Flammarion de m'avoir permis de choisir ce livre !




 

08 mai 2015

Mission collège - Une aventure d'Antoine Lebic

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4e de couverture : "C'est décidé, Antoine Lebic passe à l'action. Dès la rentrée, il enquêtera sur les dangers qui guettent les élèves de 6e ! Pour remplir sa mission, il est prêt à tout : ne pas faire ses devoirs, pénétrer de nuit dans le collège, infiltrer la salle des profs...
Bientôt, grâce à lui, plus personne n'aura peur du collège."

Ca commence comme dans un film, avec "une mini-scène avant le générique pour expliquer tout de suite de quoi on va parler" . Dans cette séquence d'ouverture, Antoine Lebic "vient de vivre son dernier jour en CM2", "on voit (...) qu'il a peur d'entrer en sixième. Vraiment peur." Il faut qu'il trouve une solution pour surmonter sa "gigantesque trouille". Et puis, au premier chapitre, le gamin, en regardant Mission impossible, décide de devenir "agent secret infiltré en territoire ennemi". Il s'invente une mission: enquêter sur les dangers qui guettent les sixièmes." Sur le modèle de James Bond, Antoine monte une équipe de choc avec ses camarades et c'est parti...

Pour avoir dans mon entourage des enfants qui s'apprêtent à franchir le cap de la sixième, je me disais que ça pouvait être pile poil la lecture qui les intéresserait, d'autant plus que ça s'annonce sur le ton de la dérision et du comique. A la fin du livre, on trouve le dossier "top secret" rédigé par Antoine après sa mission.

J'avoue d'emblée que j'ai, dès le départ, tiqué. Antoine passe du statut de mort de trouille à celui de James Bond d'un coup, comme par magie, juste en regardant un fim : un peu too much, même dans le registre comique. Personnage de gamin peu crédible.
Puis ensuite, le récit de ses aventures part vraiment dans le registre du rocambolesque. Encore une fois, pourquoi pas. Mais la lecture est brouillée par la reproduction des "notes" prises par Antoine ou les autres gamins, les SMS qu'ils s'envoient, les dessins divers, jusqu'à en surcharger le récit principal. (C'est d'autant inutile pour la plupart qu'on retrouve les notes à la fin du roman, dans le dossier "Mission collège").  Parfois, on perd le fil.

Ensuite le contenu m'a parfois agacée, même si c'est supposé être une fiction sur le registre du comique.
Les gamins se cachent dans le collège après la dernière heure de cours, attendent que tout le monde s'en aillent, découvrent que la principale et son adjoint dorment sur place. Ils descendent dans les locaux de l'administration sans avoir à désamorcer aucune alarme, juste à crocheter une serrure de porte de bureau. Ils font tomber une lampe torche dont le verre, en se brisant sur le sol, alertent le gardien et la principale. Mais ces derniers pensent que la cause du bruit est la chute d'un cadre suspendu. Les élèves s'infiltrent dans le bureau de la secrétaire pour voler les codes d'accès des profs au logiciel Viescolaire.com où les parents peuvent consulter en ligne ce qu'ont mis les enseignants (dans la vraie vie, c'est Viescolaire.net). Ils arrivent à accéder au contenu de l'ordinateur du secrétariat juste en appuyant sur le bouton "on".  Dans les tiroirs du bureau ils trouvent un "bulletin vide" (un bulletin vierge j'imagine!)....
C'est bien connu,  les collèges ne sont pas dotés d'alarme se déclenchant à la moindre intrusion, on rentre dans les ordinateurs comme dans du beurre et il n'y a qu'à ouvrir les tiroirs pour trouver des documents vierges déjà signés... Un peu facile !

Enfin, dans le document "Mission collège", il y a pas mal de choses inexactes ou plutôt mal définies :
Le Conseiller Principal d'Education (dont il est beaucoup question dans ce roman) "c'est le boss des surveillants". En voilà une définition galvaudée ! Un CPE est certes le supérieur hiérarchique des surveillants, mais certainement pas un surveillant général, comme ça le laisse sous-entendre. Ca n'existe plus depuis plus de trente ans ! Depuis, les missions ont beaucoup changé. Sa mission est dans son titre de fonction.
"Si tu fais vraiment l'andouille en classe, on t'envoie chez le CPE. Si tu as plein d'absences ou de retards, on t'envoie chez le CPE. S'il y a une embrouille dans la cour, on t'envoie chez le CPE. Si tu te fais choper dans la réserve de la cantine, on t'envoie chez le CPE." Il manque quelque chose d'essentiel : "Si tu as des problèmes, tu peux aller voir le CPE pour en parler". Un CPE n'est pas là que pour réprimander mais surtout pour écouter, conseiller, détecter les problèmes et aider à les résoudre. Pour un roman jeunesse, c'est quand même important de le signaler. Dommage d'ailleurs qu'ici ce ne soit pas franchement un personnage sympathique !

Autre exemple :
"C.D.I (Centre de Documentation et d'Information)
C'est la bibliothèque du collège. Encore une preuve qu'ils compliquent tout exprès.
Quand il est ouvert (mais chez nous, c'est rare), tu y trouves des livres, des dictionnaires, des ordinateurs et des imprimantes." 
J'en connais qui seront ravi(e)s de lire ceci !! Et il y a une subtilité entre CDI et bibliothèque, entre bibliothécaire et professeur documentaliste...

Bref, un ensemble de choses qui ont fait que je n'ai pas adhéré à ce roman. J'aime bien les romans déjantés mais quand ça se tient. Je suis plutôt bon public avec les situations comiques, mais là j'avoue que je suis restée de marbre.

J'ai eu du mal à terminer ma lecture, pas franchement convaincue que ce soit le meilleur guide de survie pour aider les élèves de CM2 à franchir le pas sans crainte.
Un rendez-vous manqué donc.

Merci aux Editions Casterman !

 

 

 

 

 

 

 

02 mai 2015

Et je danse, aussi

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 C'est en regardant une célèbre émission télévisée d'actualité littéraire que j'ai découvert que l'auteur de Terrienne (à savoir Jean-Claude Mourlevat) avait eu une idée un peu farfelue : envoyer un mail à Anne-Laure Bondoux (le premier qu'envoie Pierre-Marie Sotto à Adeline Parmelan) et d'attendre sa réaction. Anne-Laure Bondoux, alors plongée dans l'écriture d'un roman, se prend au jeu d'un roman épistolaire à quatre mains. Je dois dire que ça m'a bien intriguée de savoir ce que ça pouvait donner. Donc je me suis jetée dessus.

Pierre-Marie Sotto, écrivain célèbre et Prix Goncourt trouve un jour dans sa boîte aux lettres une mystérieuse enveloppe avec au dos l'adresse email de son expéditrice, une certaine Adeline Parmelan. Pensant qu'il s'agit d'un manuscrit, il répond à sa mystérieuse interlocutrice qu'il n'ouvrira pas l'enveloppe puisque lire ce genre de document relève du boulot d'un éditeur et pas de celui d'un écrivain. N'empêche, Pierre-Marie Sotto ne se doute pas encore que ce premier courriel est le début d'une longue correspondance, celle de ce roman épistolaire de près de trois cents pages que nous tenons entre nos  mains...

Les deux personnages principaux se dévoilent peu à peu. Surtout Pierre-Marie, l'écrivain connu et reconnu mais en panne d'écriture depuis plusieurs années. Il a déjà correspondu avec une lectrice, avant Adeline, mais celle-ci est partie en Irlande pour suivre son mari ! Pierre-Marie a cessé de lui écrire car il trouvait que sa prose collait "sans doute trop près à sa réalité" : "Je lui aurais volontiers pardonné de s'inventer un peu." 
Pourtant notre écrivain est celui qui s'invente le moins dans sa correspondance avec Adeline. Ainsi, il lui dévoile pourquoi il a cessé d'écrire et pourquoi, un jour, il a réussi à décrocher le Goncourt. Ben oui : Pierre-Marie a eu une muse en la personne de sa cinquième épouse ! Une belle Italienne, traductrice, qui s'est fait la malle, sans prévenir. Il ne sait pas pourquoi ni même si elle est encore vivante. Depuis, il se morfond et s'ennuie.

Pierre-Marie est un personnage très sincère pour un écrivain. Il ne cache rien. Il va jusque à corriger les inexactitudes de sa vie privée qu'Adeline a trouvé sur Internet : "Marié trois fois ? C'est faux je l'ai été quatre. Et j'ai six enfants" "Ma troisième femme est norvégienne (...) Choc des cultures. Nous nous sommes séparés en bons amis. Nos trois enfants sont bilingues."

Mais bon, le pauvre gars, maintenant , il est tout seul et en plus il ne parvient pas à écrire !  Adeline lui prend le pouls, tente de lui donner de l'allant :
" Soyez écrivain dans le silence et le désarroi, soyez écrivain sans un mot, sans une virgule".
"Depuis quand vos personnages vous emmerdent-ils ? Depuis quand avez-vous perdu votre flamme ? Voulez-vous un briquet ?"
"Tenez, pourquoi n'écrivez-vous pas des histoires pour les enfants ? Vous voilà seul dans votre maison vide (...) avec votre satané chat".

Adeline, cette mystérieuse correspondante 2.0, sait ménager des surprises à l'écrivain comme au lecteur, parce qu'elle ne manque pas d'imagination et que sa vie est compliquée. Même si elle reproche à Pierre-Marie de la percevoir comme un personnage de roman, elle n'est pas tout à fait innocente dans ce jeu-là, et que son interlocuteur d'écrivain découvre la vérité sur ce qui elle est réellement la terrifie.
"Ce que je voulais dire hier, c'est que je ne suis pas une héroïne échappée d'un roman de Zola ou de Dickens : je suis comme des millions de gens qui se débrouillent avec ce qu'ils ont." C'est marrant, il a une drôle de bouille son petit ami dans la réalité...

Les deux protagonistes vont finir par s'attendre l'un l'autre sur leur boîte électronique, s'attendre comme on attend la suite d'un feuilleton addictif. Ils vont semer des poussins (comprendre : faire des digressions sur des sujets à évoquer) qu'ils se promettent de récupérer plus tard. Des personnages secondaires apparaissent. Les intrigues se multiplient.

A un moment donné, je me suis demandé comment Jean-Claude Mourlevat et Anne-Laure Bondoux allaient retomber sur leurs doigts d'écrivain, emportés par leur plume imaginative et percutante : il y avait des poussins partout ! Et l'impression que les créateurs des personnages s'amusaient beaucoup. La fameuse enveloppe a même disparu de la trame narrative, du moins passe largement au second plan. Normal, puisque Pierre-Marie se fait un "film" sur Adeline. Mais finalement, celle-ci le ramène à l'origine de leur rencontre virtuelle, préférant prendre les devants sur la réaction de l'écrivain s'il ouvre l'enveloppe.... Effectivement, on n'est pas au bout de nos surprises !

Evidemment, on imagine que c'est un peu "casse-binette" d'écrire un roman à quatre mains. Il doit falloir vraiment bien s'entendre. Pourtant, ici tout se tient et l'on sent que les deux auteurs se sont beaucoup amusés. Et c'est ce qui ressort de ce roman épistolaire : le fun, sur fond d'histoire d'amitié. Une correspondance truculente, pleine de répliques qui font mouche.

Un roman sur le pouvoir de l'imagination et de la création, où la fin de l'histoire sera d'ailleurs... à imaginer par le lecteur.

Une lecture qui met de bonne humeur.

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Edit : ce billet est certainement plus mal écrit que sa première version, malencontreusement effacée par une erreur de manipulation de votre blogueuse qui s'est embrouillé les doigts sur son clavier, emportée par les sentiments jubilatoires que lui inspire ce bouquin.