03 janvier 2014

Philomena

412RYqWSrwL

4e de couverture : " Philomena retrace le destin bouleversant d'une mère et de son fils qui, séparés leur vie entière, ont tout fait pour se retrouver.
Lorsqu'elle tombe enceine, en 1951, Philomena Lee n'est qu'une adolescente. Dans l'Irlande d'alors, avoir un enfant hors mariage est un péché. Rejetée par les siens, elle est envoyée au couvent de Rosecrea. Pendant trois ans, Philomena travaille à la blanchisserie et ne peut voir son fils Anthony qu'une heure par jour. Une heure de soleil au milieu du labeur quotidien. Mais le 18 décembre 1955, Anthony Lee lui et enlevé et part avec sa famille adoptive - de riches Américains.
Philomena a malgré tout voué les cinquante années suivantes de son existence à chercher son fils, se heurtant sans cesse au silence de l'Eglise. Elle ignore que, de son côté, celui-ci a entrepris la même quête. Rebaptisé Michael Hess, le garçon est devenu un avocat réputé avant de travailler au sein du Parti républicain sous les administration Reagan et Bush. Il cache des années durant son homosexualité, puis sa séropositivité, à son entourage. Condamné par la maladie, il décide de partir pour l'Irlande, sur les traces de sa mère. Pour se heurter lui aussi au mutisme des religieuses...."

 

Autant vous dire tout de suite que je vais pousser un coup de gueule parce que le titre de ce livre et la quatrième de couverture sont trompeurs

Tout d'abord le titre : le titre original est The Lost Child of Philomena Lee. Et comme vous le remarquerez ici, l'éditeur français a choisi Philomena,  en référence au film de Stephen Frears qui sort ces jours-ci et qui est annoncé sur la couverture.
Ensuite la quatrième de couverture annonce que le livre "retrace le destin bouleversant d'une mère et de son fils qui, séparés leur vie entière ont tout fait pour se retrouver".

Or s'il est bien question de Philomena (et de sa vie chez les soeurs, de la séparation d'avec son enfant etc.) pendant la première partie du livre (soit 108 p.), tout le reste ne parle absolument pas d'elle dans ce pavé de plus de 500 pages, mais de la vie de son fils, reconstituée d'après l'enquête menée par le journaliste britannique Martin Sixsmith, à la demande de la fille de Philomena, Jane Libberton. Il n'est question de Philomena, qu'à la toute fin du livre, de la page 484 à l'épilogue.

Tout ça pour dire que ce que j'ai lu ici, du coup, n'était pas du tout ce à quoi je m'attendais et que c'est de la vie de l'enfant aux Etats-Unis dont il s'agit.

Passons maintenant au contenu à proprement parler. Evidemment, l'histoire d'Anthony Lee (devenu l'Américain Michael Hess suite à son adoption) est touchante, on peut difficilement dire le contraire. Mais j'ai regretté que le récit fasse pas mal dans le pathos et, il faut bien le dire, dans une forme de voyeurisme quant à l'homosexualité de Mike, avec des descriptions sur sa vie intime, puis sa longue agonie des suites du sida.

Par contre, l'ambiance de chasse aux sorcières concernant les homosexuels aux Etats-Unis est bien restituée. Et c'est toute l'ambiance de l'Amérique du milieu des années 50 aux années 90 qui est intéressante, avec le jeu des rouages politiques. De même j'ai apprécié l'aspect documentaire des années 50 en Irlande, l'embarras de Frank Aiken, alors ministre des Affaires étrangères de l'Etat libre d'Irlande sous le gouvernement De Valera, concernant le trafic d'enfants vendus par l'Eglise à de riches Américains, la mainmise de l'Eglise sur l'Etat pour des raisons de gros sous. J'aurais voulu que cela soit approfondi.


Par ailleurs, comme le souligne Judi Dench dans la préface, si ce livre brosse un portrait noir de l'Eglise catholique irlandaise, il ne verse pas non plus dans le manichéisme et montre qu'il y avait quand même des religieux bienveillants, même si trop peu nombreux, qui essayaient de faire de leur mieux à titre individuel. Mais aujourd'hui encore, il est très difficile pour un orphelin irlandais ou pour ses parents d'arriver à se retrouver car, suites aux scandales concernant la vie des filles-mères dans les couvents, les documents compromettants ont été détruits par les religieux. Et, entre les sociétés d'adoption, le comité d'adoption irlandais et le ministère des affaires étrangères, chacun se renvoie la balle...

Enfin, l'écriture elle-même m'a laissée indifférente et je tire une impression globale de maladresse concernant ce livre qui se veut un "document". Le film de Stephen Frears parle sans doute d'autre chose : de l'enquête menée par Martin Sixsmith et Philomena pour retrouver la trace d'Anthony.

Voici, à titre d'info, la couverture de l'ouvrage original de Martin Sixsmith :

51yGmIlcxJL

Je remercie néanmoins Babelio et les Presses de la Cité pour l'envoi du roman.

Posté par maevedefrance à 11:59 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , ,


10 mai 2011

Algérie 1954-1962

 51VkejiZpQL__SL500_AA300_

Tout d'abord ce livre est proche d'une oeuvre d'art : un excellente surprise attend le lecteur lorsqu'il l'ouvre, à savoir la multitude de documents historiques reprographiés mais plus vrais que nature, glissés dans des enveloppes et collés sur les pages (lettres, photographies, dessins, cartes géographiques, coupures de journaux). Ce procédé n'est pas nouveau mais il fait toujours son petit effet et permet d'aborder le sujet de manière originale.

La guerre d'Algérie est toujours assez méconnue de la plupart des Français n'ayant pas vécu cette époque puisque juste survolée par quelques dates clés dans les programmes scolaires de classe de terminale (c'est le cas pour ma génération). Pourtant, on a souvent dans la famille quelqu'un qui a fait la guerre d'Algérie (c'est aussi mon cas). C'est donc avec une certaine curiosité que je me suis plongée dans le livre en me repérant d'abord par la fresque historique avec les événements vus des deux camps : celle des "dates françaises de la "guerre d'Algérie" (appellée pudiquement à l'époque "les événements d'Algérie") et celle des "dates algériennes de la "guerre d'indépendance". Un graphique qui permet tout de suite de comprendre la complexité de cette guerre de 2 800 jours et la manière dont elle est vécue de part et d'autre.

Tout au long du livre, l'historien s'efface pour laisser la place aux lettres et récits de ceux qui ont vécu cette guerre (c'est d'ailleurs ce qu'indique le sous-titre "Lettres, carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre"). Il se contente juste de poser un regard sur chacune des doubles pages thématiques et chronologiques dans un petit encadré pour expliquer ce dont parlent les gens (civils, enfants, soldats, déserteurs,instituteurs-militaires...) ou les journaux, avant d'approfondir l'explication en toute fin de livre.

On apprend qu'à l'époque, les Algériens sont niés par les Européens qui vivent sur la même terre qu'eux. Ils font comme s'ils n'existaient pas, ou quand ils parlent d'eux, c'est toujours comme s'ils étaient une menace. L'instruction des petits Européens d'Algérie (qui ne sont pas seulement des Français, mais aussi des Espagnols ayant fuit la guerre civile, des Italiens ou des Maltais) est obligatoire mais pas pour les petits Algériens. Jusqu'en 1964 il y avait des écoles séparées pour Européens et Algériens. A la veille de la guerre plus de neuf Algériens sur dix ne savent ni lire ni écrire. L'Algérie était alors le territoire d'une immense injustice et donc une bombe à retardement.

On découvre que la plupart des appelés du contingent n'avaient jamais voyagé hors de France ni même hors de leur département et que le choc fut d'autant plus rude lorsqu'ils débarquèrent sur une terre si différente de la leur, alors qu'en plus, ils n'étaient pas préparés à la guerre.

Le déchirement des Français dans la guerre est bien restitué avec les témoignages de personnalités pieds-noirs comme Camus ou Jules Roy, mais aussi ceux de l'opinon publique, de la classe politique et des déserteurs. Les pieds-noirs, rejetés de part et d'autre de la Méditerranée, se sentent incompris et méprisés. Les appels de Jules Roy ou de Camus sont touchants mais, paraissent, avec le recul, un peu naîfs : demander aux Français de rester en Algérie, de ne pas s'exiler, de reconstruire le pays sur une base nouvelle d'égalité entre les peuples après une guerre si cruelle où l'usage de la torture était légion, où, pendant plus d'un siècle il y a eu tellement d'inégalités sociales, paraît un peu utopique. Mais on comprend tout à fait leur sentiment.

Un livre qui a su me captiver et m'étonner. J'ai apprécié le principe du témoignage qui prime sur le discours de l'historien, la dimension pédagogique originale de l'ouvrage. Une belle découverte et une belle réussite ! Une oeuvre à faire partager pour panser les plaies d'une histoire commune et que j'ai pour ma part offert à des amis algériens.

Lu dans le cadre du
54020855_p

 Voilà, depuis quelques semaines, ma mission de jurée du Grand Prix des Lectrices de ELLE s'est achevée. Une expérience que j'ai énormément appréciée en raison des belles découvertes littéraires que j''y ai faites. Une excellente sélection où très peu de livres m'ont réellement déçue (je crois qu'il y en a 3 sur 28 seulement).

Ma seule crainte, en m'engageant dans cette aventure, était de ne pas tenir les délais de remise des copies. Pourtant, malgré des journées de travail bien chargées, j'y suis arrivée sans problème.
 
En fait, la vraie difficultée fut plutôt d'attribuer une note à un livre décevant : on sait que chaque écrivain y met beaucoup de lui-même. Donc inévitablement on se demande comment la modeste lectrice-jurée que l'on est peut se permettre une ignomie pareille... (je me suis sentie coupable pour les quelques rares mauvaises notes que j'ai attribuées en me disant que forcément j'avais raté quelque chose et que c'est pour ça que je n'avais pas aimé - mais en même temps il y a un livre qui m'a vraiment exaspérée!). En tout cas, quelque soit le résultat, j'ai fait mon travail en toute franchise !

 Roger Chartier disait que dans un livre il y a en fait deux auteurs : l'écrivain mais aussi le lecteur, qui par son expérience, son vécu, son attente, ré-écrit le texte.

Donc voilà, maintenant la machine est en marche et les résultats seront proclamés le jeudi 26 mai. Autant dire que j'ai hâte de les connaître, même si malheureusement je ne pourrai pas être présente à la cérémonie. Une chose est sûre : mes yeux et mes oreilles ne seront très attentifs.

Enfin je vous rappelle que vous avec jusqu'au 15 mai pour poser votre candidature pour être jurée 2012 et c'est ici.

Je remercie très chaleureusement l'équipe du Grand Prix des Lectrices de ELLE de m'avoir permis de vivre cette aventure.

 

 

Posté par maevedefrance à 19:13 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , ,

17 mars 2011

Même le silence a une fin

41KJBbgLVOL__SL500_AA300_

Quand j'ai reçu le livre et que j'ai vu ses 690 pages, je me suis dit que cette lecture n'était pas gagné d'avance, d'autant que je connaissais l'issue de "l'histoire" et que relire le malheur de cette ex-otage ne m'attirait pas spécialement. Pourtant, dès les premières phrases, j'ai été happée par le récit et je n'ai pas lâché le livre. J'ai eu l'impression de lire un roman d'aventures. J'ai découvert les FARC, dont certains sont de vrais personnages, au sens littéraire du terme. Je les imaginais tous comme étant de sauvages sanguinaires. Pourtant certains sont loin de cette caricature. Ainsi Ferney m'a émue par son humanité et son dévouement paradoxal à l'égard des prisonniers qu'il traite comme des amis (il le dit d'ailleurs). Tout à fait étonnante également la scène de la fête pour l'anniversaire de Mélanie, la fille d'Ingrid, où, à cette occasion, les barrières entre ravisseurs et otages tombent : les jeunes FARC sont comme tous les jeunes du monde, ils s'amusent. Grâce à Ferney et son ami Beto, Ingrid apprend à tisser des ceintures et elle parvient à lancer une espèce de mode avec des ceintures à petits coeur pour les filles qui font fureur auprès des guerrilleras. Il arrive parfois que certains FARC improvisent des jeux de société avec les otages : ainsi la scène hilarante de Lucho (otage) jouant avec avec Giovanni grâce à des pois et des lentilles, "chacun se lançant des commentaires mordants, récupérant tous les préjugés politiques et sociaux pour attaquer l'autre". Les otages arrivent également à instaurer un système de bibliothèque. Ces scènes surréalistes m'ont vraiment étonnée.

Cependant c'est évidemment le plus souvent la violence de la guerre qui prend le dessus et donc l'Enfer. Les conditions de détention des otages sont le plus souvent abominables. Tour à tour enchaînés, emprisonnés, humiliés, entassés dans baraquements, affamés, vivant dans des conditions d'hygiène déplorables, la tension entre eux devient vite inévitable. Et de ce point de vue, ce livre est aussi une réflexion sur la conditon humaine. On a par moments l'impression que la tension entre les otages est presque aussi forte qu'entre eux et les FARC, ces derniers entretenant pernicieusement celle-ci. C'est un aspect des choses auquel je ne m'attendais pas. C'est aussi ce qui m'a choquée, même si la littérature des camps de concerntration m'est revenue à l'esprit à la lecture de certains passages. Je ne m'attendais pas à ce que les otages soient aussi mesquins et en proie aux coups bas entre eux. Je m'étais imaginé, naïvement, une réelle solidarité. Heureusement c'est aussi parfois le cas : on sent une amitié et une solidarité sans faille entre Ingrid et Lucho.

Dans ce livre le lecteur passe par toute une palette de sentiments, qui va du rire à la consternation, en passant par la compassion et l'effroi. L'écriture fluide et acérée d'Ingrid Betancourt, la description de l'univers de la jungle colombienne a le don de faire voyager le lecteur très loin, dans un univers carcéral qu'il n'imaginait même pas, sans larmes ni pathos mais avec pourtant beaucoup d'émotion. On ne ressort pas tout à fait indemne de cet enfer vert.

Lu dans le cadre du
54020855_p

12 février 2011

Nos étoiles ont filé

310YhB6PfzL__SL500_AA300_

 

Journaliste à France 2, Anne-Marie Revol a perdu ses deux petites filles, Pénélope, deux ans et demi et Paloma, à peine plus d'un an, dans l'incendie qui a ravagé la chambre qu'elles occupaient chez ses parents, alors qu'elle et son mari, étaient juste de retour de vacances en Grèce. Tous les jours, elle s'aperçoit qu'elle leur parle. Alors, "dans l'espoir que là où [elles sont] réfugiées [elles] trouve[nt] une bonne âme pour lire ce courrier, [elle] décid[e] de coucher, au propre, sur du papier, tout ce qu'[elle a] consigné dans [son] petit carnet depuis qu'[elles] sont décédées".

Ce livre est une puissante claque et je dois avouer que je me suis vraiment fait violence pour le terminer, ne le lisant qu'à petite dose, me disant à chaque fois que je ne parviendrai pas à le reprendre et à en continuer la lecture. Par moments, j'en ai voulu à l'auteur de m'infliger ça ! Et j'ai souri en lisant les remerciements de la dernière page : "Sans Capucine Ruat, j'aurais pondu un livre dix fois plus épais que ça ! Pauvre de vous".

Un livre dont j'ai du mal à parler au regard du drame vécu. Pourtant, Pénélope et Paloma sont bien vivantes entre ces lignes, elles occupent le devant de la scène, au-delà de la douleur et de la mort. Anne-Marie Revol s'exprime sans tabou dans un style vif, parfois piquant : pas d'envolée lyrique mais de la rage, de la colère mais aussi de la tendresse. Elle révèle ses états d'âme, son attitude, celle des autres, celle des gens qui la renvoie sans cesse au décès de ses filles avec une maladresse involontaire ou une bêtise à l'état brut. Ce livre est également un bel hommage à son mari et à leur rencontre miraculeuse mais aussi à la vie,notamment avec la naissance attendue du troisième enfant, Lancelot. On ne termine pas le livre en pleurant mais avec le sourire !

Un témoignage dont on ne ressort pas tout à fait indemne et dont les petites héroïnes habitent le lecteur longtemps une fois le livre refermé.

Lu dans le cadre du

54020855_p

14 janvier 2011

Failles

41wMRXLLN6L__SL500_AA300_

Le 12 janvier 2010, à 16h53 minutes, la terre s'ouvre en Haïti, "Port au Prince [est] chevauchée moins de quarante secondes par un de ces dieux dont on dit qu'ils se repaissent de chair et de sang". Yanick Lahens qui entamait l'écriture d'une fiction, le roman d'amour de Nathalie et Guillaume, voit son projet contrecarré par l'horreur des événements. Pour l'écrivain, il devient alors urgent de témoigner, de raconter, de dire, d'alerter, mais sans exotiser davantage, sans en "rajouter" par rapport à ce que montre les medias, sans tomber dans le voyeurisme macabre et comptable, tout en disant la vérité : "Comment ne pas laisser au malheur une double victoire, celle qui nous broie corps et âme (...) Comment éviter l'enfermement du dedans en ne nous en tenant pas à une simple comptabilité macabre ?(...) Comment éviter l'enfermement de ceux qui nous verrouillent du dehors en attendant de nous que cette comptabilité macabre ? Comment ramener les mots à cet espace paradoxal du jeu, où ils disent et ne disent pas ? Comment donner à la littérature sa part et sa belle part ? (...) Pas un seul jour sans que je n'aie été hantée par ces questions".

Yanick Lahens s'efforce, dans ce récit, de témoigner de ce qu'elle voit, et ce qu'elle voit l'amène à raconter la situation et l'histoire complexe d'Haïti, à montrer ses failles historiques, sociologiques et politiques : "Le 12 janvier 2010 a mis en évidence une catastrophe lancinante tout aussi dévastatrice que le tremblement de terre, notre bilan d'Etat-nation. Mais ce bilan est aussi celui des relations entre les pays du Nord et ceux du Sud." Elle prend appui sur les études d'anthropologues, de sociologues et d'historien pour démontrer que les failles profondes de la société haïtienne remontent à une scission de la nation dans les premières années de l'indépendance, "en deux parties, avec comme point de clivage, la position par rapport au type de développement à adopter" et de l'appropriation de l'outil de production, "qui avait fait de ce territoire la plus riche colonie du monde". En Haïti, Yanick Lahens explique qu'il y a ceux qui ont, les Créoles (mulâtres ou Noirs descendant d'esclaves affranchis ou de Noirs ayant acquis fortune et/ou éducation à l'occidentale au cours des ans) , et ceux qui n'ont pas, les Bossales ("Africains" exclus du partage d'une partie de l'outil de production et désirant le rester). Pour l'écrivain, cette faille est la plus grande ("Je ne connais pas de faille historique et sociale plus grande que celle-là en Haïti. C'est elle qui fabrique l'exclusion depuis plus de deux siècles. Elle nous traverse tous, Bossales comme Créoles. Elle structure notre manière d'être au monde. Elle façonne notre imaginaire, ordonne nos fantasmes de couleur de peau, de classe. Bloque notre société en deux modèles indépassables : maîtres et exclaves").

Yanick Lahens parle de son pays avec un amour immense mais sans concession. Elle reconnaît le travail d'une partie des ONG tout en gardant ses distances car les malheurs des uns peut vite devenir le business des autres (depuis le tremblement de terre, Haïti est devenu "le pays à plus forte concentration d'ONG par habitant", ce qui a fait flamber les prix). Et pourtant, ce n'est pas ce qui sauvera Haïti, d'autant plus que l'aide ne va pas forcément aux nécessiteux, au regard du haut degré de corruption du pays. Haïti a besoin d'aide, elle ne le nie pas pas, mais il faut que Haïti fasse son sevrage de l'aide internationale pour retrouver sa dignité : "Nous somme devenus à la longue des camés, dépendants d'une cocaïne, d'un crack qui s'appelle l'aide internationale. La reconstruction, la vraie, supposerait un accompagnement de qualité venu d'ailleurs (car nous avons besoin d'aide) mais précisément par une cure de désintoxication qui passerait par les affres du sevrage avant le long chemin vers la dignité."

C'est sans doute jusqu'à présent l'un des documentaires lus dans le cadre du Grand Prix des Lectrices de ELLE qui m'a le plus touchée (et lu de surcroît pour mon jury !). Je l'ai trouvé à la fois instructif et extrêmement bien écrit. J'ai appris beaucoup sur l'histoire de l'île. Un livre qui permet de voir largement au-delà du "vernis" médiatique, sans pour autant tomber dans le voyeurisme, grâce à la grande pudeur de l'auteur. Un tour de force qui n'est pas donné à tout le monde. J'espère que mes "collègues" des autres jury auront le plaisir de le lire aussi :).

Posté par maevedefrance à 13:07 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , ,

11 décembre 2010

Just kids

2eobcra

4e de couverture : "Immergés dans ce milieu, deux gamins font le pacte de toujours prendre soin l'un de l'autre. Romantiques, engagés dans leur pratique artistique, nourris de rêves et d'ambitions, ils se soutiennent et se donnent confiance pendant les années de vache maigre. Just Kids commence comme une histoire d'amour et finit comme une élégie, brossant un inoubliable instantané du New York des années 60-70, de ses riches et de ses pauvres, de ses paumés et de ses provocateurs. Véritable conte, il retrace l'ascension de deux jeunes artistes, tel un prélude à leur réussite. "

J'ai découvert une autre Patti Smith, celle d'avant la scène rock internationale. Une autobiographie qui se veut surtout un hommage à Robert Mapplethorpe (qui deviendra un grand écrivain américain), l'homme de sa vie, à qui elle avait promis d'écrire leur histoire. C'est un bien bel hommage que j'ai lu là, de la part. Elle a vécu pour l'amour et pour l'art dit-elle, en reprenant une citation, et ça se sent. Ces deux-là ont tout partagé, même dans les coups durs. Un couple fusionnel malgré la séparation. Un couple très romantique.

Un récit dans un style étonnamment simple mais poétique, qui immerge le lecteur dans le New-York de l'underground des années 60-70. On y croise une foule de personnages hauts en couleurs, connus ou non. Je connaissais - un peu - Patti chanteuse. Ce livre donne enviede la connaître écrivain, et artiste visuelle.

img_patti_smith_1_133132350240_jpg_med_thumb

Lu dans le cadre du

54020855_p

 

Posté par maevedefrance à 18:09 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , ,

01 novembre 2010

Le dico féérique T2 "Le règne animal"

51WX_nsmreL__SL500_AA300_

Si vous voulez tout savoir sur la légende du Petit Chaperon Rouge ou encore des Black Dog qui ont notamment inspiré Sir Conan Doyle pour ses Chiens de Baskerville, ce livre est pour vous ! Mais peut-être préférerez-vous vous renseigner sur le Neko  du Japon, la Levrette du Berry ou les Ursik écossais ? Alors ce livre est pour vous aussi.

Richement illustré et d'une érudition étonnante mais très facile à lire, ce Dictionnaire de André-François Ruaud nous guide dans l'univers de l'Autre monde. Un indispensable pour toutes les amateurs de fantasy et de féérie.

Jai apprécié de me promener gré des pages parmi toutes ces créatures dont certaines peuplaient mon enfance (le Chat Botté, la Grenouille Bienfaisante de Mme d'Aulnoy ou Ysengrin le Renart, les Enfants du Roi Lir) mais aussi d'en découvrir une quantité phénoménale qui m'étaient parfaitement inconnues.

Une chose est sûre, après la lecture de ce livre, vous ne regarderez plus tous les animaux toute à fait de la même manière !

Je n'ai pas lu le premier volume de cette série de dico qui en compte trois et dont le prochain  a paraître sera  Le Règne végétal - le Dico des créatures oubliées. Je pense que je vais guetter ça de plus près !

Voici le 1er volume déjà paru :

51N5bCcz7OL__SL500_AA300_

Un grand merci à Babelio et à Les Moutons Electriques Editeur pour l'envoi.

19 octobre 2010

Mémoires à contre-vent

5149zUUebdL__SL500_AA300_

 

Peter Adam nous livre ici ses mémoires dans un ouvrage dense qui couvre la période de 1932 à 1989. S'il parle un peu de lui-même, il évoque surtout la vie autour de lui, comme témoin de l'Histoire, notamment celle de la Seconde Guerre Mondiale et de l'après-guerre, en tant que jeune juif allemand à Berlin (né d'un père juif et d'une mère protestante et baptisé catholique) et issu d'un milieu bourgeois, d'une famille de "nantis", ce dont il ne se cache pas . C'est cette période de sa vie que j'ai trouvé la plus intéressante pour un lecteur français, habitué à avoir une autre vision de l'Allemagne et qui oublie souvent ce qu'a pu être la souffrance des citoyens allemands, obligés de subir le nazisme. Ainsi, nous découvrons le Berlin nazifié et sa pauvreté intellectuelle, la germanisation des autres cultures car les "nazis étaient très doués pour germaniser la culture des autres" . Peter Adam nous livre aussi les modestes actes de résistance des Allemands contre le régime du
IIIe Reich : " Il y avait peu de résistance organisée, mais il existait des nuances de comportement. (...) Nous connaissions des personnes courageuses qui au moins faisaient un petit geste, ce qui, dans ces circonstances, était héroïque. Ne pas donner de l'argent à la collecte des Jeunesse hitlériennes sous prétexte de ne pas avoir de monnaie ; ne jamais saluer par un Heil Hitler (...). Il y avait des gens qui refusaient de s'asseoir dans les transports publics quand ils voyaient un homme ou une femme avec l'étoile de David qui, eux, n'avaient pas le droit à un siège." L'auteur rappelle également quelque chose dont un lecteur français a parfois peu conscience ou oublie facilement puisque se situant naturellement dans le camp des Alliés : le fait que Berlin fut la ville d'Europe la plus bombardée, que "le spectacle de la guerre, dans sa totale barbarie, était omniprésent", que "les attaques sans pitié avaient un effet profondément démoralisant", que "partout en Allemagne, des musées, des cathédrales et des monuments étaient réduits en cendres", que "la moitié de la population avait perdu sa maison et plus d'un million de civils avaient péri dans les bombardements", d'autant plus que les bombes explosives furent remplacées par des bombes incendiaires. Et, paradoxalement, ce ne fut pas la guerre qui fut la plus difficile pour la famille Adam, mais l'après-guerre avec l'anéantissement de l'Allemagne : c'est à ce moment-là que l'auteur a le plus souffert de la faim (rationnement de 1500 calories par personne), du froid (l'hiver 1946 fut le plus rigoureux depuis 30 ans, avec des -20 degrés) et de l'explosion du marché noir (les cigarettes américaines devenant une monnaie d'échange!). Ces évocations m'ont particulièrement touchée, moi, petite-fille de Résistant français. En outre, le tour de force des mémoires de cette période est de ne pas faire dans le "pathos". Les faits sont relatés de manière journalistique, comme un constat. Il n'y a rien de trop. Emouvant également la rencontre des gamins allemands avec les soldats noirs-américains : eux à qui les nazis avaient inculqués qu'ils étaient d'une "race supérieure", s'aperçoivent que ces soldats ont bon coeur et leur donnent facilement des friandises (bonbons, chewing-gums ou oranges).

La deuxième chose qui m'a frappée dans ces mémoires, c'est le nombre de personnalités que Peter Adam a côtoyé, avant même de devenir journaliste ! Pendant un moment, je me suis demandée si cela était véridique tellement cela paraît incroyable : Jean Cocteau, Bertholt Brecht, Françoise Sagan, Luchino Visconti et tant d'autres. Le lecteur (re)revit les différentes époques de la vie culturelle et artistique du siècle, notamment l'innovation théâtrale de Brecht (qui a voulu créé un théâtre pour tous), la Nouvelle Vague et tant de choses.

A plus d'un titre donc, ce livre est un excellent témoignage sur le XXe siècle, écrit dans un style limpide, sur un ton juste et agrémenté de nombreuses photographies d'époque.

Lu dans le cadre du

54020855_p

02 août 2010

Les disparues de Vancouver

imagesCAZEQEFF

4e de couverture : " Pourquoi sortir l'affaire des disparues de Vancouver au moment des Jeux olympiques ? Parce qu'elle en est le négatif absolu... D'un côté, les cimes, la blancheur, la glace, l'exploit, la vitesse, les corps vainqueurs, venus du monde entier, ce que Vancouver veut montrer au monde, une image rêvée... De l'autre, la noirceur, un gouffre au coeur de la ville, les corps vaincus, détruits, drogués, les Indiennes, l'échec, la mort, tout ce que l'on voudrait cacher. " E.F. A Vancouver, les prostituées du downtown eastside disparaissent. Soixante-neuf déjà. Parmi elles, Sarah, jolie, rieuse, pleine de vie. Mais qui se soucie du sort de ces filles qui vendent leur corps pour un peu d'héroïne ? Dans ce roman vrai, émouvant, lucide, Elise Fontenaille offre à Sarah un espoir de survie : tombeau et résurrection."

Tout commence autour d'une plaque commémorative dédiée à la mémoire de onze femmes où sont rassemblées "une centaine de femmes, la plupart indiennes" et "quelques hommes". Le lecteur apprend que ces onze femmes ne sont pas mortes, du moins pas officiellement. "Elles ont juste disparu". Chacune leur tour, en se passant le talking stick, les personnes rassemblées là évoquent ces disparues : toutes ont en commun d'être des filles du Downtown Eastside, "le pire quartier de Vancouver", "le paradis des pédophiles" où s'entassent et survivent les junkies, très majoritairement indiennes, qui se livrent à la prositution pour se payer leur dose. Leur mystérieuse disparition a été signalée à la police. Mais celle-ci rechigne à mener une enquête. Alors, pour tenter de faire bouger les choses, Wayne Leng, l'amour de Sarah, une de ces disparues, a monté un site Internet qui leur est dédié : MISSING. "C'est devenu sa vie, il y travaille jour et nuit". Il est aidé par d'autres comme le georaphic profiler Kim Rossmo qui déclare ouvertement avant de quitter le pays que "si les Disparues avaient vécu dans les bons quartiers de Vancouver, si elles avaient été des femmes blanches convenables, la police ne serait pas restée aussi longtemps sans réagir, on aurait déjà arrêté le meurtrier".

Wayne se transforme donc en enquêteur pour savoir ce qu'est devenue Sarah, sa "métisse de Black et d'Indienne", adoptée par une famille blanche libérale, qui aurait eu tout pour être heureuse si elle n'avait pas été victime du racisme et du rejet dès l'école. Le récit prend une allure de thriller effroyable qui n'est pas sans rappeler les meurtres de Jack l'Eventreur (qui s'attaquait à des prostituées). Les coups de fils anonymes à Wayne annonçant la mort de Sarah se multiplient. Le nombre de disparues ne fait qu'augmenter, la peur gagne aussi les quartiers "blancs", la mairie de Vancouver jette quelques dollars pour tenter de calmer le jeu. Jusqu'au soir où Wayne reçoit l'appel téléphonique d'un homme l'informant d'une drôle de découverte dans un mobile home : des sacs tâchés de sang avec des cartes d'identité. Mais il faudra encore 2 ans et 69 victimes avant que la police ne mette son nez dans les affaires d'un fermier de Coquitlam et découvre son congélateur avec "six têtes de femmes et deux pieds aux ongles laqués sous chaque tête". Le lecteur pense alors être arrivé au bout de l'horreur une fois le meurtrier arrêté. Mais non! Les Indiennes continuent de disparaître dans l'indifférence générale alors qu'il suffira d'un seul meurtre de femme blanche, la soeur d'un adjoint au maire de Vancouver, pour qu'on trouve la mise en garde suivante: "Ne courez pas seule dans les parcs de la ville de Vancouver, faites-vous accompagner." Alors que 69 femmes indiennes, et sans doute davantage, ont été assassinées de manière barbare, transformées en viande hâchée et mangées. "Une scène du crime comparable à un charnier du Kosovo après purification ethnique, à Ground Zero...". Ou encore qu'une seule femme blanche soit assassinée sur l'Autoroute des Larmes pour que les medias se déchaînent, alors que 29 Indiennes y avaient péri ou disparu.

Dans ce récit tiré d'un fait divers réel, Elise Fontenaille dénonce sans détour les conséquences du laxisme des autorités canadiennes vis-à-vis des filles du Downtown Eastside et l'indifférence générale des "autres" citoyens canadiens : le génocide des Indiens par le meurtre de femmes. Pour elle, l'affaire Pickton n'est que la partie émergée d'un iceberg sanglant. Une affaire qui a ébranlé tout le Canada mais ne le rend pas moins coupable, une souillure honteuse . On ne tue pas 69 Indiennes parce que le climat est humide...
Un récit-choc, au style fluide et simple, très documenté, sur les conditions sociales des Indiennes. Un livre dérangeant, qui donne la parole aux victimes, aux rescapées, aux amis et à leurs parents et qui sensibilise le lecteur à une réalité méconnue, à travers une affaire dont on a peu entendu parler en Europe, sauf erreur de notre part. Un livre dédié à la mémoire de Claude Levi-Strauss - et à toutes les Indiennes disparues - qui n'est évidemment pas un hasard. Un bel hommage à ces femmes que l'on n'entend pas.

Livre lu dans le cadre du

54020855_p

Posté par maevedefrance à 00:00 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
Tags : , ,