11 novembre 2015

Tout ce qui est solide se dissout dans l'air

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A travers les mots de Carine Chichereau

4e de couverture : "Dans un minuscule appartement de Moscou, un petit prodige de neuf ans joue silencieusement du piano pour ne pas déranger les voisins. Dans une usine de banlieue, sa tante travaille à la chaîne sur des pièces de voiture et tente de faire oublier son passé de dissidente. Dans un hôpital non loin de là, un chirurgien s'étourdit dans le travail pour ne pas penser à son mariage brisé. Dans la campagne biélorusse, un jeune garçon observe les premières lueurs de l'aube, une aube rouge, belle, étrange, inquiétante. Nous sommes le 26 avril 1986. Dans la centrale de Tchernobyl, quelque chose vient de se passer. Le monde ne sera plus jamais le même."

Un roman irlandais qui se passe dans l'ex-Union soviétique, ce n'est pas tous les jours que l'on voit cela. Un premier roman de surcroît d'un jeune écrivain irlandais (36 ans), paru il y a peu dans son pays natal et rapidement traduit un peu partout. De quoi aiguiser ma curiosité...

Pourtant, si je me jette souvent sur les romans irlandais et que je les avale avec gloutonnerie en quelques jours, je dois avouer que ce pavé de plus de 400 pages a eu le pouvoir de durer plusieurs semaines entre mes mains.

Darragh McKeon possède une belle plume, qui a le pouvoir de distiller un malaise de plus en plus pénétrant. A la manière des particules radioactives des réacteurs de la centrale de Tchernobyl, en quelque sorte : un malaise qui vous irradie. Mais contrairement aux personnages, votre vie de lecteur ne sera pas en danger, mais la sensation est garantie ! On sent qu'il se passe quelque chose de grave mais sans pouvoir mettre exactement le doigt sur la cause du malaise, du moins au début.
Le récit est éclaté entre la vie de plusieurs personnages. Un chirurgien qui s'évertue à opérer jusqu'à l'étourdissement, pour sauver les vies des victimes de la centrale nucléaire, comme pour conjurer sa vie conjuguale réduite en miette. Un adolescent part pour la première fois chasser l'oie avec son père. Un petit génie du piano est réduit à jouer en silence. Une journaliste dissidente à la carrière brisée "paye" son esprit contestataire en travaillant à l'usine. 
Un récit fractionné entre Moscou, Minsk, Tchernobyl (et son village martyr),Paris; entre 1986, avant 1986, et aujourd'hui.
Un réacteur nucléaire en fusion et un gouvernement soviétique qui s'acharne à étouffer une affaire gravissime comme on cacherait de la poussière sous un tapis.
Aveuglement, peur, silence, violence larvée et mort sont les thèmes majeurs de ce roman.
L'atmosphère est étouffante. Il faut un moment pour entrer dans le roman qui ne se donne pas dès les premières pages.

La catastrophe de Tchernobyl comme écho lancinant de la fin de l'Union soviétique. On sent que Darragh McKeon a travaillé son sujet, que sa documentation est importante. Il lui a d'ailleurs fallu dix ans pour écrire son livre.

Un roman habile, savamment construit et bien documenté. Mais j'avoue que je ne me suis pas parvenue à m'attacher aux personnages. Je n'ai pas vraiment appris des choses que j'ignorais sur l'Union soviétique et la gestion calamiteuse de la catastrophe de Tchernobyl. L'originalité du roman réside dans la métaphore (est-ce d'ailleurs le bon terme ?) entre la centrale nucléaire en fusion et la fin de l'Union soviétique. 

Bref, je suis un peu restée sur le bord du trottoir, tout en ayant conscience que ce roman était réussi et exigeant. Ce n'est pas tous les jours qu'un livre  me laisse ce sentiment, aussi ambigu soit-il.

En exergue du roman, deux citations qui éclairent le titre et le sens du roman :

"Tout ce qui est solide, bien établi, se volatilise, tout ce qui était sacré se trouve profané, et à la fin les hommes sont forcés de considérer d’un oeil détrompé la place qu’ils tiennent dans la vie et leurs rapports mutuels."
Karl Marx, Friedrich Engels, Le Manifeste communiste .

"A mon sens, la radioactivité est une véritable maladie de la matière. En outre, c'est une maladie contagieuse. Qui se propage. Si l'on approche d'atomes sains ces atomes déphasés, s'effondrant sur eux-mêmes, alors ceux-ci à leur tour cessent de mener une existence cohérente. C'est à l'échelle de la matière la même chose que la décadence de notre culture ancienne au sein de la société : une perte des traditions, des distinctions et des réactions attendues."
H. G. Wells, Tono-Bungay

L'avis de Lettres d'Irlande et d'ailleurs, avec qui je couvre cette rentrée littéraire irlandaise 2015 fort prolifique !

 

 


23 août 2015

La neige noire

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A travers les mots de Marina Boraso

Barnabas Kane est un fermier du Donegal. Mais à seize ans, il était "employé sur les chantiers des gratte-ciel" de New York, alors en pleine explosion de construction immobilière. Il y rencontra sa femme, Eskra. Ils ont maintenant un fils, Billy, et vivent dans ce comté d'Ulster. Nous sommes dans les années 40, la guerre faire rage, la restriction est à l'oeuvre, la vie est dure. Pourtant, ce n'est presque rien à côté de ce qui va arriver à cette famille. Dès le début du roman, on sent une menace diffuse. La jument semble s'être blessée, Billy s'est coupé et Barnabas qui pioche la terre, ramasse un caillou qui ressemble au croc d'une bête archaïque. Et puis c'est le drame : la grange prend feu de façon inexplicable, un homme y trouve la mort : le vieux Matthew Peoples, un employé de Barnabas. Mais aussi toutes les vaches, seul bien de la famille sur cette terre aride et inhospitalière. Un sillage de feu qui ne va pas s'en tenir là et incendier le quotidien des Kane, en les consumant lentement à travers un récit hors normes.

C'est le premier roman que je lis de Paul Lynch et je ne suis pas encore tout à fait sûre de m'être remise de cette plume époustouflante qui vous laisse sans voix.  Le genre de livre, où, sonné après l'avoir refermé, vous vous demandez ce que vous allez bien pouvoir lire après ça.

L'Irlandais est amateur de longues phrases proustiennes, pour décrire l'austère Donegal, où la terre et les hommes sont liés comme d'un seul bloc, où le passé est ancré dans le présent, où les ossements font partie de la vie. Les personnages du village sont rudes et entourbés : d'"antique[s] faciès modelé[s] par la langue du vent et de la pluie. Sous le parchemin de [leur] peau, ce ne sont pas des os qui se devinent, mais du bois de tourbe, comme s'il[s] avai[en]t été engendré[s] par la mousse." Des êtres de pierre, d'os et de cendres. Des fantômes d'un autre temps, dont le plus menaçant ne cessera de répéter à Barnabas, en parlant des ruines des maisons de la Famine dont il a pris les pierres pour tenter de reconstruire sa grange : "Ces pierres, ce sont nos ossements". Pour lui, c'est un "vol [qui] ne peut entraîner [qu']une malédiction", car "prendre ces pierres, c'est profiter du malheur d'autrui. Elles font partie de la terre, ce sont nos antiques reliques qui doivent rester dans nos mémoires", rugira le vieux Goat Mclauglin. Barnabas, ahuri, expliquera que lui aussi il est menacé par la faim et que prendre ces pierres qui ne servent plus à personne, c'est sauver sa vie et celle de sa famille ! Rien à faire, on lui répondra de se méfier de la colline...
Les personnages de ce village sont complètement effrayants. Même la veuve du vieux Matthew Peoples ressemble à une sorcière qui jette des sorts, n'hésitant pas ravager sa chevelure mèche après mèche devant tout le monde, quand Eskra l'accuse d'être responsable de la mort de son chien, Cyclope, d'avoir massacré ses abeilles par une attaque de guêpes, d'avoir volé ses draps neufs pour remettre ceux cendrés par l'incendie, où on semble apercevoir le visage du vieux Matthew. Ces villageois d'un autre monde (d'un outre monde) en voudront à mort à la famille Kane : tous les prétextes sont bons pour ne pas les aider, ils leur reprocheront d'être des "faux pays" (des immigrés). La miséricorde de Dieu, c'est juste à la messe (mais il n'est jamais question de messe dans le roman), pas au quotidien. Un coup de scalpel de Paul Lynch sur l'hypocrisie de ces personnages monstrueux.

Un roman couleur de cendres où l'ancienneté du paysage, les montagnes semblables à des "créatures archaïques remuant dans leur sommeil, invent[en]t en rêve leur propre mythologie".

Paul Lynch réactualise avec un immense talent le roman gothique (qui n'a pu que me faire penser aux romans de Dermot Bolger, soit dit en passant !). La noirceur laisse parfois place à l'humour : quel délicieux moment de lecture ai-je eu avec l'anecdote du "beurre des tourbières" en tartine !
(Le beurre des tourbière existe bel et bien : c'est le beurre en baratte que les gens avaient mis dans la tourbe pour le conserver et qu'on a retrouvé des centaines d'années après dans la tourbière. On peut en voir dans les musées irlandais.)
Sans parler des cotes de boeufs qu'un villageois offrent avec insistance à Barnabas qui a vu toutes ses vaches carbonisés sur pied... Le lecteur rit jaune, comme le personnage. Je me suis aussi attachée aux animaux qui peuplent ce roman, au même titre que les humains, les larmes aux yeux pour Cyclope, le chien borgne des Kane.

La famille Kane n'est pas parfaite mais on les plaint d'autant d'accablements, de se heurter sans cesse à des murs d'incompréhension. Pourtant Paul Lynch ne fait de cette famille une famille modèle : Barnabas a fait une bêtise qui participe de sa perte sans en avoir touché mot à son épouse; Eskra est aussi le reflet de son mari;  Billy raconte sa vie d'ado dans un carnet et quelque chose que personne ne sait, sauf deux autres...
Un univers de personnages mystérieux. A ce titre, la fin révèle une surprise. Un livre où l'on ne s'ennuie pas une minute car Paul Lynch ménage du suspense.

J'ai fini ma lecture le coeur au bord des lèvres.

Un roman que je classe comme un immense coup de coeur et qui m'a fait découvrir un écrivain au talent hors du commun.

A lire absolument en cette rentrée littéraire !

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11 juillet 2015

L'âme noire

 

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A travers les mots de Tim Robinson

4e de couverture : "La mer rugit lugubrement autour des rivages d'Inverara, petite île située sur les côtes d'Irlande. Un étranger, blessé dans son corps et son esprit par l'explosion d'un obus, vient loger chez un couple dont les années de mariage ont été dépourvues de joie. L'arrivée de l'étranger va déchaîner leur passion. Car à mesure que le printemps adoucit la beauté sauvage de l'île, l'homme prend conscience de la beauté de la brune Mary - frémissante de vie à l'approche de l'été. Jamais elle n'a aimé un homme avant lui et l'éveil de la sexualité de cette femme le grise."

J'ai découvert l'écriture de Liam O'Flaherty bien avant le blog, avec Insurrection. En lisant cette quatrième de couverture, je savais d'avance qu'elle était à côté de la plaque : bien surpris celles et ceux qui voudront lire un roman de type Harlequin et autre romance chaude ! Liam O'Flaherty n'écrit pas des histoires légères et encore moins grivoises....  Ici à peine 260 pages dans ce format poche et pourtant, c'est ce qu'on appelle un roman consistant, que l'on met un temps à digérer.

Certes il s'agit d'une histoire d'amour, mais avant tout d'un roman âpre, à l'image de la rudesse de la vie sur cette île d'Inverara, rythmée par les saisons. L'histoire commence en hiver et se termine en automne. La Petite Mary est l'épouse de John le Rouge. On l'appelle ainsi non parce qu'elle est petite mais au contraire parce qu'elle est de grande taille. Elle détonne dans le paysage tant par son physique que par son origine sociale. Tous les habitants d'Inverara sont des paysans. La Petite Mary est la fille naturelle d'un grand propriétaire terrien. Un soir de beuverie John le Rouge s'est laissé persuader de l'épouser (mais on ne sait pas pourquoi) : il le regrettera pour la vie, maudissant pour toujours ses lèvres qui ont dit "oui". Le mariage ne sera jamais consommé.
Un bref aperçu du romantisme de la Petite Mary :

"Tous les invités étaient partis en chantant, fortement éméchés, et il avait essayé d'étreindre Mary, mais elle lui avait asséné en plein front un coup qui l'avait envoyé trébucher contre le mur de la cuisine." (ambiance !...)

Les deux personnages se détestent cordialement. John le Rouge est aussi laid que la Petite Mary est belle. On se moque du premier, soupçonné d'être impuissant (puisqu'ils n'ont pas d'enfants). On se méfie de la seconde à cause de sa beauté et du sang qui coule dans ses veines.
Tous les personnages de l'île n'attirent aucune empathie. Même pas cet étranger qui va venir perturber malgré lui la vie en huis clos des îliens, dont l'activité favorite est de s'envoyer des verres de cognac (*) dans les shebeens. Fergus O'Connor a été envoyé à Inverara sur les conseils de son médecin, pour soigner son âme traumatisée par la guerre : "Partez donc dans l'Ouest pêcher le poisson. Cela vous fera plus de bien que de classer des bouquins." Il ne sera désigné que très peu de fois par son nom de famille, son prénom n'apparaît qu'une seule fois car il est et restera l'Etranger.

L'Etranger est avant tout The Black Soul . Limite schizophrène. Pourtant la Petite Mary va tout de suite être attirée par ce type qui ne lui accorde aucune attention, ou bien est très désagréable avec elle. Donc, elle emploie les grands moyens : la sorcellerie, sauce irlandaise (évidemment!) :

"(...) elle referma la porte et s'approcha sur la pointe des pieds du lit de l'Etranger, regardant autour d'elle comme si elle allait commettre quelque honteux forfait. Elle tira un charme de son corsage. Sa mère le lui avait donné le jour de son mariage. Il était dans sa famille maternelle depuis d'innombrables générations (....). Elle plaça le charme sur le lit. Elle remplit d'eau une tasse qu'elle posa sur une chaise à côté du lit. Puis elle pressa le charme contre son coeur avant de le baiser. C'était une pierre plate et jaunâtre, couverte d'inscriptions que l'on disait gravées en Ogham Craombh, l'antique écriture des druides. Sa mère lui avait dit qu'à l'origine le charme avait été donné à une princesse Firbolg par un guerrier Tuatha de Danaan, en échange de son amour, et qu'il avait le pouvoir de sauver de la mort ou des desseins du diable l'amant de celle qui le possédait. (...).
Par trois fois elle trempa la pierre dans l'eau et par trois fois elle la pressa contre les lèvres de l'Etranger en adressant une prière à Crom. Et bizarrement, après la troisième application, il remua, puis il se tourna sur le côté et ouvrit les yeux."

Soupir d'aise de la lectrice ferrue de mythologie irlandaise devant ce charmant passage !!  Le seul passage charmant (dans tous les sens du terme) du roman car ensuite ça vire au tragique mais je ne vous dévoilerai pas la fin de l'histoire, même si je peux dire qu'on passe du noir à une teinte de gris ambiguë.... La fin  a tout d'un thriller, contrairement au reste.

Il est difficile de parler de ce roman car en fin de compte il ne s'y passe pas tant de choses que ça. Mais paradoxalement il est dense. A l'instar des personnages, la nature et en particulier l'océan sont des créatures à part entière qui habitent la plume de Liam O'Flaherty. Parce que, comme il le dit, Inverara est "fille de l'Océan""Inverara reposait dans le sein de l'Océan, telle une jouvencelle endormie dans les bras de son amant."

"En haut des falaises, face à  la mer, là où l'air salé avait le parfum d'un élixir du pays des fées, poussaient d'autres plantes dont personne ne connaissait les noms. C'étaient des petites fleurs tendres ; elles naissaient en l'espace d'une nuit pour mourir à la fin du jour. Elles étaient aussi délicates au toucher qu'une aile de papillon, aussi bariolées qu'un oeuf de macareux."



L'écriture d'O'Flaherty est riche, ciselée, poétique, ensorcelante, tourmentée et noire. Mais au détour d'une phrase, un peu d'humour ("Sur mon âme, vous êtes aussi peu sociable d'un Anglais."). A l'image de la complexité de son auteur. On prend un vrai plaisir à lire ce roman écrit en 1924.
J'ai trouvé d'occasion un recueil de nouvelles (Les Amants/The Pedlar's Revenge) et le plus célèbre The Assassin. Donc je n'ai pas fini de vous parler de l'Homme d'Aran, qui inspira John Ford pour l'adaptation cinématographique du Mouchard.

 

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Pour en savoir plus sur Liam O'Flaherty, c'est ICI

Pour en savoir plus sur l'histoire irlandaise du cognac, c'est ICI

Enfin, je vous invite à chercher Inverara sur une carte....


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A la mémoire de Liam O'Flaherty à Inishmore
(photo prise par moi-même - tous droits réservés)














 

 

 

25 avril 2015

Academy Street

 

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Traduit par Madeleine Nasalik

Tess a sept ans quand sa mère décède de la tuberculose, dans l'Irlande des années 40. Dès cet instant, la petite fille a le sentiment que sa vie sera difficile, comme si le sort en était jeté. C'est d'ailleurs comme une malédiction qu'elle interprète le regard insistant d'une petite fille des gens du voyage à son égard. Tess lui tire la langue (espérant attirer son attention) et plus tard, elle apprend que la gamine est morte. Elle en perdra l'usage de la parole pendant quelques temps.
Dès les premières pages, la vie de Tess semble être sous le signe de la malédiction, de la solitude, du silence et de la mort. Elle s'imagine même que c'est Easterfield, la vieille maison où vit la famille qui "a cet effet-là, tout le monde y devient silencieux". Son instituteur lui apprendra que des gens y sont morts, du temps de la Grande Famine, enterrés dans le domaine après avoir été couverts de chaux pour éviter la propagation de la maladie...

Sa soeur aînée s'envole pour New-York où elle a trouvé du travail par le biais d'une tante. A son tour, sur les traces de sa soeur, Tess s'envole outre Atlantique, laissant sa famille en Irlande. Là-bas, elle devient infirmière, celle qui par son métier même soigne les maux des autres. Elle se fait des amis. Mais se sent toujours seule. On pense, pendant un moment que Tess va rompre sa solitude, avec l'arrivée dans le récit d'un beau jeune homme, originaire de Dublin, avocat. Elle se sent pousser des ailes pour changer sa vie. Mais c'est un fiasco et l'oiseau, après avoir obtenu ce qu'il voulait, disparaît, lui laissant, au passage, un embarrassant souvenir, le genre de souvenir qui fera s'éloigner sa famille restée en Irlande...

Le plus agaçant dans cette histoire, c'est que Tess ne se révolte pas. Elle n'a rien d'une femme exceptionnelle. Si elle n'entre pas dans le "moule" de la femme mariée avec des enfants, stéréotype de l'époque, ce n'est pas  par choix. Elle sera mère célibataire et indépendante davantage parce qu'elle accepte son sort faute d'arriver à faire aboutir désirs personnels, ses voeux les plus chers. Elle a quelque chose qui dépasse un peu l'entendement. Même son fils Théo qui dira : "Ca ne t'est jamais venu à l'idée que ce sont peut-être les autres qui se sentent dépassés par toi ?"  C'est mon sentiment via-à-vis de ce personnage. 

Des années 40 à nos jours, Mary Costello  peint le portrait d'une femme désepérement seule et fataliste. Le traumatisme du décès de sa mère pendant son enfance lui fera porter sa vie comme un fardeau, pendant que la mort s'amoncelle autour d'elle.
Une écriture qui s'attache aux détails avec beaucoup de poésie. Un roman qui accorde une grande importance aux bruits, aux jeux de lumières, au passage des saisons, au temps qui s'écoule inexorablement.
La vie de Tess n'est pas décrite avec pathos, juste donnée à voir.  Mais la fin du roman est  tellement tragique que le lecteur en a les larmes aux yeux. Prit par surprise, il se révolte et se dit que la vie de Tess n'est pas juste.

Voici le premier roman de Mary Costello traduit en français. Une belle découverte qui ne laisse pas de marbre. Pour ma part j'ai trouvé Tess agaçante sans pourtant la trouver antipathique. On se prend même vraiment d'empathie pour ce personnage un peu trop accablé par la vie quand arrive la fin du roman.
Un tour de force littéraire.




 

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29 mars 2015

Le coeur qui tourne

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Traduit par Marina Boraso

4e de couverture : "Bobby Mahon était une figure respectée du village. L'ancien contremaître de l'entreprise locale est désormais, comme la majorité des habitants, au chômage. Sans indemnités ni espoir de retrouver du travail. La crise qui frappe de plein fouet l'Irlande comme toute l'Europe déchire les liens de sa communauté autrefois soudée. Les langues se délient, les rumeurs circulent, les tensions et les rivalités émergent. Et, faute de pouvoir s'en prendre au patron qui a mis la clé sous la porte, Bobby devient la cible d'hommes et de femmes démunis et amers. Jusqu'à l'irréparable..."

Je vais avoir un problème majeur avec ce roman : comment en parler ? Ce n'est pas que je sois amnésique ou atteinte d'Alzheimer ou je ne sais quel problème de mémoire mais faute de pouvoir faire mieux, je l'ai lu en plusieurs fois. Ce n'est certainement pas la façon dont il faut lire ce livre, pas si épais que ça (180 pages) mais qui met en scène vingt-et-un personnages, soit presque tout un village irlandais de l'après-Tigre celtique ! Un roman polyphonique - la mode veut qu'on dise "roman choral", mais bof, ça me fait penser à des gens qui pousseraient la chansonnette, ce qui n'est pas franchement le cas car ils poussent plutôt des gueulantes, à tour de rôle et avec le bagou irlandais.
Pensez donc, le mec qui faisait vivre tout le village grâce à son entreprise, s'est fait la belle avec la caisse, laissant en plan ses ouvriers, qui n'ont plu qu'à aller pointer au chômage. Et comme si ça ne suffisait pas, ils découvrent qu'en plus, le gangster n'a pas rempli les formalités administratives pour les déclarer. Donc, point de chômage. La vie des gens s'effondre. Et comme dans un village, tout le monde se connaît depuis belle lurette, le passé ressurgit, on refait le portrait de chacun. L'amertume est capable de tout.

Le point de vue de chaque personnage qui prend la parole éclaire d'un jour nouveau le portrait du "voisin" qui a été fait par un autre. Au lecteur de se faire son avis, à condition de s'y retrouver car chaque personnage s'exprime une seule fois et vingt-et-une personnes, ça fait beaucoup. Pourtant, tout se tient parfaitement. Une vraie performance littéraire même si je pense qu'il faudrait que je le relise une deuxième fois pour tout comprendre parce que le puzzle est complexe.
Bref, c'est du costaud. En plus c'est à la fois drôle, sarcastique, haut en couleurs et tragique.

J'ai décidé de laisser la parole à Lily, sans doute celle qui m'a le plus fait rire :

"Quand j'étais à la maternité pour accoucher de mon cinquième enfant, une fouille-merde de sage femme s'est débrouillée pour me faire dire le nom du père." (parce qu'elle était sous tranquillisant !)

"Il y a quelque chose d'inexplicable  dans l'attirance entre un homme et une femme. On ne peut jamais le définir. Comment est-ce que j'ai pu m'enticher bêtement d'un gros lourdaud mal fichu comme Bernie McDermott ?" (Ben oui, on se le demande !)

"Quand on tombe dans les orties, on ne risque pas de savoir d'où vient la piqûre."

"J'aime tous mes enfants comme l'hirondelle aime le bleu du ciel."

Bon allez, je donne aussi la parole à Jason qui a quelques soucis de santé :
"On m'a diagnostiqué un choc post-traumatique avec hyperactivité associée à un déficit de l'attention, trouble bipolaire, scoliose, psoriasis, tendance aux addictions et j'en passe" (un sex-symbole, quoi !)

C'est le premier roman traduit en français de Donal Ryan. Je pense qu'on entendra de nouveau parler de lui. Ce roman a été élu meilleur livre de l'année en Irlande en 2013. Il a été finaliste du Man Booker Prize en Angleterre et lauréat du Guardian First Book Award.

Un vrai bon roman, même s'il nécessite une bonne mémoire. A lire d'une traite ou à lire une deuxième fois.

 

 

 

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04 mars 2015

Un voyage à Berlin

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Traduit par Bruno Boudard

4e de couverture : "Au gré de leurs pérégrinations dans Berlin, Liam et Una se retrouvent. Una est atteinte d'un cancer. Ce sera son dernier voyage. Chacun fait don à l'autre de sa propre histoire et de ses secrets avec pudeur, franchise, humour et tendresse. Una rêve d'assister à une représentation de Dom Carlos de Verdi, dont le personnage principal lui rappelle son frère aujourd'hui disparu. Liam, quant à lui, est obnubilé par le mariage de sa fille auquel, par égoïsme, il s'oppose.
On ne peut, en lisant ce texten ne pas penser à l'infini tendresse qui liait Hugo Hamilton à la grande romancière irlandaise Nuala O'Faolain, qui s'est éteinte en 2008."

Un livre sorti il y a un mois et dont personne ne parle en France : pas un article dans la presse "traditionnelle", pas une interview. Silence total. Ca me choque parce que Hugo Hamilton n'est pas un inconnu, ni ici, ni en Irlande où il est l'un des plus grands auteurs de son pays. Et puis, comme le dit la quatrième de couverture, on ne peut pas ne pas penser à Nuala O'Faolain qui se cache derrière les traits de Una et ce n'est pas une inconnue non plus en Irlande Nuala !!  C'est "juste" une journaliste connue, qui, un jour, a décidé de prendre sa plume pour raconter son enfance, sa vie  personnelle et intime, à la première personne, dans laquelle beaucoup d'Irlandaises se sont reconnues. Si vous n'avez jamais lu On s'est déjà vu quelque part - journal d'une femme de Dublin et J'y suis presque, je ne peux que vous inciter à le faire.

Le narrateur ici, c'est Liam qui accepte d'accompagner Una à Berlin, une ville qu'elle veut absolument découvrir avant de mourir du cancer qui la ronge. Vêtue de Converse rouges et d'une casquette qui la fait ressembler à Steven Spielberg, Una se laisse pousser par Liam, dans son fauteuil roulant à travers Berlin, sous l'oeil professionnel et bienveillant d'un chauffeur, que tous les deux ont décidé de surnommer Manfred. Una ne se sépare jamais d'un sac à main un peu particulier qui se résume à un grand sachet en plastique transparent fermé par une glissière, où elle fourre toutes ses affaires et ses médicaments.

Pourtant ne vous attendez pas à faire une visite touristique de la capitale allemande en compagnie de ce couple détonnant. En effet, nos deux Irlandais n'ont pas vraiment la tête à Berlin mais bien ailleurs. Una précise que ses "poumons sont en Roumanie [sa] tête à New York, [ses] pieds à Berlin et le reste à Dublin". A chaque fois qu'Una fixe son regard sur un monument ou un tableau, le texte rebondit, s'échappe ailleurs, se joue de la géographie et du temps pour permettre aux personnages d'évoquer leurs blessures intimes.
Una est obsédée par son frère mort, persuadée jusqu'à la fin de ses jours qu'il a été tué par son père et sa mère. Elle raconte son enfance difficile, entre une mère alcoolique et un père journaliste violent. Elle raconte comment ils ont fait d'elle, malgré eux, ce qu'elle est : une femme libre (au caractère sacrément bien trempé et jusqueboutiste), une femme qui "voulait voir les femmes gagner la liberté d'être elle-même, sans avoir à porter des bébés si elles ne le désiraient pas, de devenir artistes, écrivains ou musiciennes au lieu de sacrifier leur existence entière à élever des enfants, ainsi que l'avait fait sa mère".
Liam raconte son père très sévère : pas de fish & chips parce que le fish & chips n'est pas fait à la maison mais cuisiné ailleurs, alors hors de question ! Un oncle jésuite qui a "fauté".  Une enfance douloureuse qui faisait qu'il se sentait étranger en Irlande. On devine forcément un trait autobiographique de l'écrivain car Hugo Hamilton est de père irlandais (ultra-nationaliste) et de mère allemande. Ce qui lui a valu bien des déboires en Irlande quand il était enfant (il faut lire Sang mêlé et Le marin de Dublin). Liam est aussi obsédé par Maeve, sa fille, du moins l'a-t-il cru pendant longtemps, parce qu'il dira à Una quelque chose que personne ne sait, mais qui a fait basculer sa vie d'adulte.

Si vous vous attendez à un roman sur la maladie, ce n'en est pas un. Ce n'est pas non plus une histoire de couple. C'est avant tout une histoire d'amitié sincère et fidèle jusqu'à la mort :
"Nous n'étions pas liés l'un à l'autre, ni ne vivions sous le même toit, tels des amoureux, nous n'étions pas mariés ni apparentés d'une quelconque manière, comme avec sa famille. Nous étions bon amis, c'est tout. Nous nous sommes rencontrés à un moment où notre vie était un peu en vrac. Elle était mon aînée en livres, en tout." "Nous nous sommes trouvés des atomes crochus simplement en échangeant, en riant ensemble, je suppose."

Un roman où l'humour est loin d'être absent, superbement écrit, fidèle à l'image que l'on garde de Nuala O'Faolain, qui transpire à travers les traits de Una pour chaque lecteur qui a lu ses livres et ses articles (réunis dans Ce regard en arrière) . Le roman d'une grande lectrice, "qui avait la faculté de lire comme si rien ni personne n'existait au monde, en dehors de son livre", d'une journaliste à l'oeil aguerri sur son époque et finalement d'un grand écrivain.

Un magnifique hommage par le très discret Hugo Hamilton qui écrit ici un roman à la fois très intimiste et très pudique. Un livre dont on savoure Every Single Minute (titre original).



 

 

31 janvier 2015

Bonnes feuilles irlandaises hiver et printemps 2015

 

Outre l'excellent Dermot Bolger (Le sort en est jeté) que j'ai présenté dernièrement, il y a une quantité incroyable de romans irlandais qui sortent en France en ce moment. A tel point que je commence à me sentir larguée parce que je peine à suivre le rythme (j'ai encore un Dermot Bolger, un Sebastan Barry et un Adrian McKinty non lus pour les publications récentes - je ne parle même pas des autres...). Pourtant je n'ai pas l'impression de chômer !

L'Irlande, peuplée de 5 millions d'habitants nous livre en France, par moins de six romans ces temps-ci :

En ce mois de janvier, le non moins excellent Sam Millar nous revient est Le Cannibale de Crumlin Road

 

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"Dans Belfast qu'épuise une vague de chaleur inhabituelle, le privé Karl Kane affronte un homme qui est un loup pour l'homme, ou plutôt pour de très jeunes femmes. Des junkies, des laissées-pour-compte de la société, dont on retrouve les corps atrocement mutilés : foie et reins ont été prélevés. Initiée par la plainte d'une cliente dont la soeur a disparu, l'enquête prend un tour personnel, et spécialement dramatique, lorsque Katie, la propre fille de Kane, prunelle de ses yeux, est enlevée à son tour. Kane aura d'autant plus de mal à épingler l'homme qu'il soupçonne, Bob Hannah, que celui-ci est un membre estimé de l'establishment..."


C'est aussi la sortie en poche des Chiens de Belfast (que je lirai format poche d'ailleurs, parce que je n'ai jamais reçu ce livre gagné sur Babelio lors de sa sortie grand format l'an dernier. D'autant plus étrange que j'ai toujours reçu tous les livres qu'on m'a envoyés... M'enfin...)

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Janvier, c'est également le retour de Benjamin Black (alias John Banville) mais pas pour ma série fétiche avec le Dr Quirke. Pour un roman-hommage à Philip Marlowe, La blonde aux yeux noirs

 

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"Nous sommes au début des années 1950, Philip Marlowe est en petite forme, business et moral en berne, lorsqu'un nouveau client pousse sa porte : une jeune femme, belle, richement vêtue. Clare Cavendish, héritière d'une des familles les plus fortunées de Bay City, Californie, veut engager le détective pour retrouver son amant, officiellement disparu dans un accident de voiture deux mois plus tôt. Marlowe ronchonne mais accepte, évidemment – Clare Cavendish est incroyablement séduisante. Et c'est le début de ses ennuis... Un pari littéraire sous forme d'hommage parfaitement réussi : seul John Banville, alias Benjamin Black, maître du genre et styliste hors pair, pouvait le tenter et le relever avec autant de brio et de naturel."

Cela étant, le dernier volume des aventures du Dr Quirke vient de sortir en poche (jolie couverture) :

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Dans un registre très différent, Eoin Colfer propose le deuxième tome de la série SF WARP (j'avoue que je ne suis pas fan de SF, sans doute la raison pour laquelle je ne me précipie pas sur cet écrivain. Je sais que j'ai tort.)

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"Londres, XXe siècle... La révolution boxiste a eu lieu. Les plus célèbres monuments ont été rasés. Une statue du colonel Box se dresse là où, autrefois, se tenait Big Ben...Chevie Savano, jeune agente du FBI, est soupçonnée d'espionnage. Il lui faut à tout prix réussir à retourner dans le passé et retrouver Riley, l'apprenti magicien, afin d'empêcher le colonel Box de bâtir son empire totalitaire. Mais avec quelles armes peut-on réécrire l'Histoire ?"

Demain nous serons en février. Et le 5 février, Hugo Hamilton revient après plusieurs années d'absence en France avec un récit autobiographique, Un voyage à Berlin, où l'on retrouvera Nuala O'Faolain. Ca va sans dire que celui-ci, je vais me jeter dessus !

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"Ce livre est inspiré d'un voyage à Berlin que fit Hugo Hamilton avec son amie Nuala O'Faolain (publiée chez Sabine Wespieser). C'est le dernier voyage de la grande romancière, atteinte d'un cancer. Nous accompagnons les deux amis dans leurs pérégrinations qui sont un prétexte à se souvenir, mais aussi à se confier : à vivre pleinement une amitié de haute volée, de haute densité.
Sous des prénoms d'emprunt, Liam et Ûma, ils évoquent leurs familles respectives avec pudeur, franchise, insolence et tendresse. Ûma rêve d'assister à une représentation du Don Carlos de Verdi, dont le personnage principal est pour elle à l'image d'un frère mal aimé et aujourd'hui disparu. Liam, quant à lui, est obnubilé par le mariage de sa fille auquel, par égoïsme, et c'est ce que lui reproche son amie, il s'oppose.
Dans le décor somptueux de l'hôtel Adlon, chacun fait don à l'autre de sa propre enfance et de ses secrets. L'amitié est, elle aussi, une étreinte."

Enfin, en mars, quand le printemps commencera à pointer le bout de son nez, ce sera l'arrivée de deux écrivains irlandais totalement inconnus en France jusque-là :
Mary Costello, avec Academy Street qui sort le 5 mars

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"Tess a sept ans lorsque sa mère meurt de la tuberculose. Nous sommes en Irlande dans les années 40, dans le vaste domaine familial d’Easterfield. Avec cette perte, se creuse en l’enfant silencieuse une solitude fondamentale.
Tess a vingt ans lorsque des études d’infirmière la poussent à Dublin ; peu après, sa sœur Claire lui propose de venir tenter comme elle sa chance à New York. La vaste métropole et le tourbillon des années 60 emportent la timide jeune femme vers son destin.
Portrait lumineux d’une vie en marge, Academy Street balaie plus d’un demi-siècle avec l’ardeur et la délicatesse de son inoubliable anti-héroïne. Roman couronné par l’Irish Book of the Year Award 2014"

 Donal Ryan avec Un coeur qui tourne, le 5 mars aussi 

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"Dans un petit village irlandais frappé par la crise économique, des tensions émergent et se multiplient dangereusement Un meurtre est commis, un enfant kidnappé, et c’est une communauté tout entière qui se retrouve en état de choc.
Bobby Mahon était le contremaître d’une entreprise contrainte de fermer ses portes, et dont le patron s’est enfui avec la caisse. Chacun des autres personnages – une jeune fille inquiète des difficultés financières de ses parents, une mère célibataire, un ouvrier, une prostituée, un père tyrannique, un maçon d’origine russe… – se trouvera lié à lui d’une façon ou d’autre, et tous chercheront à raconter leur propre vérité, dressant un portrait émouvant de l’Irlande rurale d’aujourd’hui et de la condition humaine, de la fragilité des relations et des sentiments.
À la manière d’un roman choral, dont la construction ambitieuse n’est pas sans rappeler le Faulkner de Tandis que j’agonise, Donal Ryan donne ainsi la parole à vingt et un personnages dont il fait se succéder les voix, créant un chœur puissant à travers lequel les perceptions divergentes des protagonistes face à la réalité ne déroulent au final qu’une seule et même histoire.
Né en 1976 à Tipperary en Irlande, Donal Ryan est LA révélation des lettres irlandaises 2013. Son premier roman Le cœur qui tourne, vendu à plus de 150 000 ex. dans son pays, a été élu « Meilleur livre de l’année » en Irlande, finaliste du Man Booker Prize en Angleterre et lauréat du Guardian First Book Award.
"

 

Joli programme, non ? Et je suis totalement persuadée que j'en oublie. Cette liste a d'ailleurs été en partie établie grâce à ma copine Hélène de la page Facebook Lettres d'Irlande. Parce que quatre yeux - voire six - valent mieux que deux, au regard de la phénoménale production littéraire irlandaise !



14 décembre 2014

Prière d'achever

 

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 Traduit par Pierre Brévignon

M. Berger est un célibataire dont l'existence, vue de l'extérieure, peut paraître morne : il travaille comme préposé au Registre des comptes clôturés au service Logement d'une modeste municipalité anglaise. Son travail consiste à "recenser les bénéficiaires des logements sociaux qui, après avoir quitté ou abandonné leurs appartements, laisse[nt] des arriérés sur leur compte". Ce job pas folichon ne lui convient évidemment pas, même s'il ne l'avoue pas. Son rêve c'est d'écrire des romans parce que sa passion c'est la littérature. A un point obsessionnel. Suite à déménagement de son service dans des locaux plus modernes dessinés par Le Corbusier (nous sommes en 1968), et au décès de sa mère qui lui laisse un mini-héritage, M. Berger décide de quitter son boulot et de partir s'installer à la campagne pour écrire.
Quelques temps après son arrivée, il assiste médusé au suicide d'une jeune femme au sac rouge sous les roues d'une locomotive. Perturbé, M. Berger le sera encore davantage quand, quelques jours plus tard, il assiste de nouveau à la même scène. Il court signaler l'événement dramatique à la police locale, qui, bien évidemment, le prend pour une personne dérangée, conséquence du décès de sa mère ! M. Berger décide donc de mener seul son enquête, qui le conduira à la découverte d'une bien étrange bibliothèque oubliée de tous, la Caxton Private Lending Library & Book Depository, et de son propriétaire, M. Gedeon.

Tout d'abord, une ENORME faute de traduction sur la quatrième de couverture ou le mot Library (du titre VO) a été calqué par "librairie" : pourtant, c'est basique  : librarie en anglais c'est bookshop ! A croire que la rédaction n'a pas été faite par quelqu'un qui a réellement lu le livre... Heureusement, la traduction de la novella par Pierre Brévignon ne commet pas cet impair (quand même !).
Et heureusement, l'intrigue tient le lecteur en haleine d'un bout à l'autre !

J'avoue, c'est le premier livre que je lis de l'Irlandais John Connolly dont j'ai entendu dire que ses polars étaient très noirs, très glauques, très déprimants et j'en passe. Celui-ci n'est pas tout à fait un polar mais plutôt un mélange de roman policier et de conte fantastique (version novella - court roman - genre très prisé en Irlande) sur le thème de la littérature, des livres, des bibliothèques, du rapport du lecteur aux personnages. Bref, un "bibliomystery". Une histoire pétrie de jolies références et de phrases qui font sourire sans pour autant tomber dans le cliché ringard . On ne s'ennuie pas une seconde. On plonge sans problème au-delà de la notion d'espace-temps avec laquelle Connolly joue, même si ce qui se déroule sous nos yeux est tout à fait incroyable. Beaucoup d'humour aussi.

Quelques extraits :

"Le point de départ, expliqua M. Gedeon, c'était le public. Arrivait un moment où certains personnages étaient devenus tellement familiers aux lecteurs - et même à ceux qui ne lisaient pas - que leur existence devenait indépendante de leur vie sur la page."

"J'ai rencontre Hamlet à l'arrêt du bus 48B. Le pauvre vieux... Il était là depuis un bon bout de temps. Il avait laissé passer au moins huit bus" : ben oui, ça prend du temps de soliloquer :)

Un seul reproche à faire : c'est trop court ! On en redemande !  J'ai adoré. Prix Edgar Allan Poe 2014 : pas étonnant !




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28 novembre 2014

Fille de la campagne

 

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Traduction : Pierre-Emmanuel Dauzat

Ce bouquin a atterri dans ma pile par malentendu en quelque sorte : je pensais acheter le fameux Les  Filles de la campagne qui a rendu Edna O'Brien célèbre. Je me suis trompée, à un singulier (et un article) près. Mais à l'heure où les Irlandaises se battent pour le droit à l'avortement, ce livre tombe à pic pour en savoir plus sur la condition féminine de l'île verte.

Edna O'Brien, née en 1932, revient en effet ici sur sa vie (ce sont ses mémoires). Des études de pharmacie (première surprise !) qu'elle a suivies sans vraiment avoir le choix puisque c'était celui de ses parents. Néanmoins elle était déjà "convaincue qu'un jour [elle] rencontrerai[t] des poètes et qu'un jour [elle] serai[t] admise dans le monde des lettres". Des parents rigoristes et pas vraiment nets (mère névrosée, père violent)  qui l'envoient en pension où elle vit cette période comme une incarcération. Cela la poussera à obtenir son examen avec un an d'avance et dans une relation étrange avec une jeune religieuse, avant que celle-ci disparaisse mystérieusement du couvent (on imagine pourquoi). Sa rencontre avec l'écrivain tchèque Ernest Gléber, qu'elle épouse contre l'avis de ses parents. Une fuite en avant pour échapper à l'univers familial étouffant  (elle pense que ses parents vont vouloir l'enfermer suite à sa grossesse hors mariage, et le mariage contre leur avis) et un pays schizophrène. Elle s'exile à Londres en 1958.

Néanmoins, si le succès littéraire arrive facilement, le calvaire n'en est pas fini parce ce Gléber ne supporte pas d'avoir à ses côtés un écrivain féminin plus brillant que lui et il va jusqu'à lui prendre ce qu'elle gagne avec ses livres ! Jusqu'au jour où elle refuse de lui donner, s'enfuit avec ses deux enfants, et demande le divorce.

Edna O'Brien brise toutes les chaînes. Ce qui fera d'elle une sorte de paria mais la rendra célèbre. On dit qu'elle écrit de la pornographie : "Le débat s'élargit alors pour savoir s'il fallait bannir d'Irlande la pornographie hardcore. Je répondis que je n'avais jamais lu de pornographie hardcore ni en Irlande ni en Angleterre."
Les écrivains masculins ne se gênent pas pour la dénigrer : "Interrogé sur mon livre par Jack Lambet, l'écrivain L. P.  Hartley décréta qu'il s'agissait de l'histoire frivole de deux nymphomanes irlandaises." (en parlant des Filles de la campagne). Alors quel scandale quand elle écrit dans un article qu'"il convenait de réécrire les serments du mariage au bénéfice de la femme" !

De nombreuses personnalités du monde artistique et du show biz (comme Paul McCartney) hantent ce livre. Ce n'est peut-être pas la dimension la plus intéressante par moments. Il y a quelques longueurs. Néanmoins on apprécie de voir dépeint les petits défauts de Patrick Kavanagh, qu'on imagine tout sympathique et lisse, mais qui était quand même sacrément barge,  vivant avec des boîtes de sardines dans sa baignoire et un rétroviseur de camion à sa fenêtre !

Quelques chapitres aussi sur les "événements" en Irlande du Nord dans les années 80, et l'absurdité des choses.

J'ai globalement beaucoup appriécié ce livre qui permet de cerner l'oeuvre de l'écrivain qu'est Edna O'Brien autant que l'étau qui enserrait l'Irlande (et continue à serrer les femmes en niant leur droit à disposer de leur corps) . Un ouvrage pétri de poésie et d'ironie, où on a l'impression qu'Edna O'Brien ne se censure (toujours) pas et dit ce qu'elle a a dire. Je dirai qu'il faut peut-être même lire ses mémoires avant de lire ses romans. Je n'en ai lu qu'un (Crépuscule irlandais) que je n'avais pas aimé. Mais depuis, je me suis procurée le fameux Fille de la campagne (presque collector !), La maison du splendide isolement (sur le conflit nord-irlandais) et Tu ne tueras point (sur le droit à l'avortement).

 

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16 juillet 2014

Les âmes égarées

 

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Depuis Muse, nous n'avions pas de news de Joseph O'Connor, en France. Et puis, le revoici, avec, cette fois, non pas un roman, mais un recueil de nouvelles (le deuxième après Les Bons Chrétiens publié en 2010), dédié à Dermot Bogler, qui n'est pas tout à fait étranger à ce volume. Les textes ont été publiés sur divers supports, remaniés, puis enfin réunis dans ce livre, sous le titre original de Where have you been ?. Il faut lire la page des remerciements, située à la fin du recueil, avant de commencer à le lire : on y apprend notamment que "Deux petits nuages" est un écho à "Un petit nuage", nouvelle de James Joyce. On apprend aussi que Joseph O'Connor s'est amusé avec les textes antérieurs et même les chansons irlandaises qu'il fait chanter à ses personnages. Il en fait revenir certains, qui étaient dans Les Bons Chrétiens ou reprend des phrases de Muse... Il s'est aussi inspiré de la réalité, comme l'ont fait ses prédécesseurs...

La majorité des nouvelles du recueil se déroulent dans l'Irlande de la crise économique, à Dublin et dans sa région. Parfois aussi avant : "The Wexford Girl", se situe en 1975 ; "Le Feu de la jeunesse" et "Orchad Steet, à l'aube" nous propulsent respectivement  à Londres en 1988, lors d'un match de foot historique entre l'Irlande et l'Angleterre et à à New York en 1869.

Toutes ces nouvelles néanmoins mettent en scène des hommes et des femmes tourmentés, en proie à une souffrance qui conduit parfois à la mort. La crise économique contemporaine y est pour quelque chose, évidemment, mais les crises antérieures qu'a connu l'Irlande aussi. Celle qui a vu s'expatrier les Irlandais vers les Etats-Unis et New York en particulier, très bien évoquée dans le poignant "Orchard Street, à l'aube", qui donne des frissons jusqu'à la chair de poule. Cette nouvelle est inspirée de la vie d'une famille ayant réellement existé. Dans la novella "Un garçon bien-aimé", Cian Hanahoe, qui dirige "le département des prêts immobiliers auprès d'une banque d'investissement irlandaise", démissionne après avoir passé cinq semaines en hôpital psychiatrique pour ce que son médecin excentrique nomme "un épisode".

Tout cela n'a pas l'air très joyeux. Effectivement, ça ne l'est pas toujours, mais cependant O'Connor ne se morfond pas non plus dans le pathos à se pendre. Son recueil recèle également une bonne dose d'humour ! C'est même ce qui ouvre le recueil. Dans "The Wexford Girl", le narrateur, qui s'appelle Patrick (comme son père, son grand-père, son arrière grand-père et son arrière arrière grand-père), explique le "craic" préféré de son paternel :
"Mon père disait que la mer ça fait du bien aux gens. Il disait que plus on se rapproche de la mer, plus on est sain d'esprit. D'après lui, c'est pour ça que les gens de Dublin sont vraiment des gens bien, dans l'ensemble. Et c'est pour ça aussi qu'ils sont tous dingues à l'intérieur des terres. Ils sont trop loin de la mer. C'est pas bon pour le cerveau."
Et son père mourra de rire (du moins c'est ce qui se dit) et dans sa vie, il rêvait d'être comique. Sachez qu'en Afrique, "tu sues tellement que tu te ramènes chez toi dans une bouteille".

Les pères ou du moins les hommes, sont la mémoire de la métamorphose de l'Irlande dans ce recueil. Patrick raconte la construction de la jetée de Dun Laoghaire : son arrière arrière grand-père a participé à la construction alors qu'il venait habiter dans le coin en 1848, depuis les Liberties, le quartier miséreux de Dublin. Il y a laissé sa sueur, avec tous les hommes venus extraire la roche des carrières de Dalkey. Et c'est en 1852, l'année de la construction du phare de Dun Laoghaire qu'il épousa l'arrière arrière grand-mère du narrateur. Le père du narrateur rencontra sa mère au pied du phare un jour de 1962. Plus tard, l'explosion immobilière et les bobos sont passés par là... La petite ville de la banlieue de Dublin occupe d'ailleurs une place importante dans le recueil. C'est la ville d'enfance du personnage de "Un figurant sur la photo", qui habite le Dublin de 2010; c'est là que cette même année, dans "Un garçon bien-aimé", Cian Hanahoe donne rendez-vous à sa nouvelle amie, "à l'ancien hôtel Elphin de Dun Laoghaire, transformé en pub gastronomique, avec terrasse chauffée", une manière de prendre un nouveau départ.

Enfin, passé et présent se rejoignent aussi parce que les nouvelles sont pétries de références littéraires, hantées par Beckett, Joyce, Patrick Kavanagh, Synge, Sean O'Casey et j'en oublie sûrement !

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce livre, parce que Joseph O'Connor, monument national de la littérature irlandaise, est un écrivain complexe. Je me suis régalée à cette lecture.

Je déplore juste une édition française pétrie de coquilles, à tel point que je me demande si l'éditeur ne m'a pas envoyé une version non corrigée. J'en ai trouvé quatre... ça commence à faire beaucoup !

Je remercie néanmoins Babelio et Phebus pour l'envoi de l'ouvrage.



 

 

 

 

 

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