23 février 2015

Les nuits de Reykjavik

 

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Traduit par Eric Boury

Un anorak vert flotte dans une mare. D'habitude, on trouve plutôt des balles de golf dans les anciennes tourbières de Reykjavik, aujourd'hui terrain de jeu des enfants. Mais c'est une macabre découverte que font ce jour-là trois gamins embarqués sur leur radeau. Pourtant, la police a rapidement classé l'affaire sans suite : celle d'un ivrogne qui s'est noyé. C'est ce qui revient en mémoire à Erlendur, un an après le drame.  Son quotidien nocturne dans les rues de la capitale islandaise, ce sont les tapages, les disputes familiales, les accidents de la circulation, les femmes battues, les drames de l'alcoolisme sous toutes ses formes. Pour la police, tous ces drames sociaux passent avant les clochards retrouvés morts. Quant aux femmes battues, on ne peut pas dire qu'elles reçoivent soutien ou secours. Alors les femmes qui disparaissent...


Autant dire que notre Erlendur va y trouver du grain à moudre ! Il s'embarque dans une enquête officieuse et solitaire, lui qui n'est que simple agent de police, même pas inspecteur, encore moins enquêteur. Personne n'en saura rien, même pas Gardar et Marteinn, ses deux collègues de patrouille nocturne.

Erlendur avant Erlendur, ou presque. J'ai vu une chronique intitulée "Erlendur simple flic".  Oui, en quelque sorte, mais quand même bien plus que ça ! On retrouve notre observateur favori de la société islandaise, celui qui s'attache aux marginaux, à ceux que personne ne considère, même pas la police.   Juste peçus comme des masses alcooliques sans nom. Erlendur lui-même se demande si ce n'est pas "sa passion pour les destins tragiques qui l'[a] conduit à s'engager dans la police". Nous, lecteur qui le connaissons bien savons que oui (ou du moins pensons le connaître bien, parce qu'Arnaldur Indridason lui-même dit qu'il ne sait pas trop qui est ce type-là !), c'est bien ça. Au point de négliger sa vie privée, qui passe bien après.

Erlendur le solitaire qui "préfèr[e] rester à la maison à lire, à 'écouter la radio ou de la musique", Erlendur qui se moque des "discours enflammés de Gardar sur les hamburgers et les pizzas" qu'il considère comme des "élucubrations d'allumés". Erlendur le marginal, finalement, presque double  d'Hannibal, le clochard mort dans la mare tourbeuse. Il va s'interroger sur les motivations qui ont poussé cet homme à rejeter le monde dans lequel il vivait avant. Parce qu'Hannibal n'a pas toujours été solitaire. Il a même une famille. Il a même eu une épouse.

Les personnages que côtoie ici Erlendur sont des gens qui ont eu des accidents sur la route de la vie. Le motif de l'accident hante d'ailleurs ce roman noir. C'est presque obsessionnel. C'est par accident que la boucle d'oreille d'une femme disparue pratiquement au moment de la mort d'Hannibal se retrouve dans le pipeline où il vivait. C'est par accident qu'Erlendur a perdu son frère un jour de tempête dans la région des fjords de l'Est. C'est par accident qu'Hannibal a perdu son épouse. C'est par accident que Gustav fera ce qu'il a fait. Enfin, c'est par accident qu'Erlendur  va être papa et se caser avec Halldora. Un tir de balle de golf raté sur des destinés.

J'ai passé deux jours dans le caison du pipeline où Hannibal avait trouvé refuge, sur les pas d'Erlendur et d'autres sans domicile fixe. La vie est rude en Islande quand vous vivez dehors. Alors quand on a froid et qu'on n'a pas d'argent, on demande à une âme charitable d'aller vous acheter des réserves d'alcool à 70°C à la pharmacie en guise de gnôle. Ou bien des tickets pour faire des tours de bus et avoir l'impression de voyager !

J'ai retrouvé l'humour (noir), un rien sarcastique d'Erlendur au grand coeur mais tellement imparfait. Vous ne pourrez jamais faire du golf avec lui, parce qu'il est totalement persuadé que "ce sport [a] été inventé pour distraire les gentlemen anglais et écossais qui n'avaient rien de mieux à faire de leur temps".

Un excellent moment de lecture  qui plaira à ceux qui se plaignaient de ne plus voir Erlendur dans les tomes précédents. Là, il occupe la scène tourbeuse du crime et pose les germes de sa destinée. 

J'ai juste trouvé le roman trop court (mais il ne l'est pas plus que les autres). On est addict à Arnaldur Indridason où on ne l'est pas ! J'en suis et j'assume, alors vivement la suite !

 


07 août 2014

La princesse des glaces

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Erica est écrivain. Un jour, de retour dans son village natal, elle apprend la mort d'Alex, la fille qui l'avait tant impressionnée quand elle était gamine. Elle avait été sa meilleure amie avant qu'Alex rompe tout contact sans explications. Alex a été retrouvée dans sa baignoire, les veines tranchées. Pourtant, personne ne croit au suicide. L'inspecteur Patrick Hedström est chargé de l'enquête. Quelle n'est pas sa surprise de tomber sur Erica au cours de son enquête : c'est la fille dont il était amoureux quand il était ado ! Une dimension qui va s'ajouter aux écheveaux de l'énigme à démêler, et pas qu'un peu !

Les deux personnages sont au point mort dans leur vie sentimentale : Patrick est tout juste divorcé et sans enfant ; Erica vit quasiment recluse chez elle, soumise aux contraintes éditoriales de son prochain roman. Ses parents sont décédés et elle est en discorde avec sa soeur Anna concernant le devenir de la maison familiale. Paradoxalement, le meurtre d'Alex va redonner un sens à la vie de Patrick et d'Erica, tous deux lancés dans une enquête sur le voisinage mais aussi sur eux mêmes.

Cela fait des années que j'entends parler de Camilla Läckberg et de ce polar en particulier. Mais, comme Millenium, je n'arrivais pas à m'y "coller", parce que sans doute on en parlait trop. J'en attendais donc beaucoup, compte tenu des éloges entendues. J'ai bien apprécié le début, avec l'univers de l'écrivain en proie au doute de soi et des contraintes liées à la publication éditoriale :
"Personnellement, elle devait chaque fois faire un énorme effort pour s'installer devant son ordinateur. Pas par paresse, mais à cause d'une terreur profondément ancrée d'avoir perdu sa capacité depuis la dernière fois qu'elle avait écrit."
"Le retard qu'elle avait pris avec son livre la stressait énormément (...) et elle se dit qu'elle allait soulager un peu sa conscience et écrire un moment."
Erica est un personnage très attachant car l'image de l'écrivain est ici complètement démythifiée : c'est une personne comme une autre, même quelqu'un qui doute beaucoup de ses capacités - sauf en matière de cuisine ! De plus, c'est une gaffeuse. Elle empiète allégrement sur les plates-bandes de Patrick et le lui dit sans vraiment prendre conscience des conséquences de ses actes pour l'enquête.
Patrick est un gros nounours amoureux, qui n'arrête pas de se tortiller comme un ver de terre à la moindre émotion. Il n'arrête pas de se faire asticoter par sa collègue à cause de sa relation avec Erica. Les deux tourtereaux tombent en effet rapidement dans les bras l'un de l'autre (enfin, plutôt dans le lit!). Bon, c'était sympa, c'était amusant, mais à force de tirer trop sur la corde sentimentale, Camilla Läckberg en fait une caricature de couple "guimauve" à la limite de la crédibilité. Ce fut ma première déception ! Dommage parce que l'idée du couple écrivain-flic était plutôt amusante !

Concernant l'intrigue à proprement parler, elle est très emberlificotée et il faut aller jusqu'au bout du bout du livre pour avoir une résolution qui finalement laisse un peu perplexe. L'intrigue n'est pas un prétexte à la description de la société suédoise etc. (comme chez l'Islandais Indridasson ou chez Mons Kallentoft, pour citer un autre Suédois) : elle est bien au coeur de la narration et nous fait croiser foule de personnages. Camilla Läckberg revient sur le passé des personnages pour révéler des secrets de famille bien salaces et des ego surdimensionnés. Si l'intrigue m'a tenue en haleine, en fin de compte, je l'ai trouvée peu fouillée. C'est un lavage de linge de famille peu reluisant, mais pas vraiment davantage. Ce fut ma deuxième déception. Rien d'innovant là-dedans.

L'histoire se lit facilement par son style alerte et moderne. Mon oeil a néanmoins heurté une drôle de phrase : "Patrick se tortillait comme un ver de terre sur sa chaise". Je ne sais pas si c'est moi, mais ça prête à confusion... C'est une broutille parce que le texte est bien traduit (= on oublie que le texte qu'on a sous les yeux n'est pas le texte original), mais ça m'a fait sourire !

Bref, une lecture bien partie au début mais qui finalement m'a un peu déçue. J'attendais beaucoup plus d'originalité et d'innovation, depuis le temps que j'entendais parler de ce livre. C'est dommage parce que l'idée de l'héroïne écrivain est vraiment sympa. Je ne me suis pas franchement ennuyée mais j'ai fini par me lasser un peu tout de même. A côté, Mons Kallentoft est beaucoup plus distrayant (et Arnaldur Indridason aussi, pour citer un écrivain islandais).







 

 

 

 

 

13 juillet 2014

Les anges aquatiques

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A la fin de La Cinquième Saison, je me posais la question de savoir s'il y aurait une suite aux aventures de l'inspectrice Malin Fors. Alors, qu'elle ne fut pas ma joie quand, aux hasards des pérégrinations Internet, je suis tombée sur ce sixième volume, paru il y a peu. Un bon gros pavé de presque
500 pages, qui prend bien de la place sur les étagères...

Le problème récurrent avec une publication tous les un an et demi, c'est qu'on ne sait plus exactement où on a laissé les personnages. Et avec Malin, "l'enquêtrice le plus brillante de toute la police de Linköping [qui] possède un don rare de foutre en l'air sa vie privée et s'attirer des ennuis", il y a presque de quoi être inquiet : aurait-elle fait des siennes même entre deux volumes ? Bon, heureusement, pour les mémoires de linotte, la situation personnelle des personnages est brièvement récapitulé dans chaque volume. Ce qui n'empêche pas qu'il faut absolument lire les livres dans l'ordre parce que, justement, la vie des personnages occupent une dimension primordiale chez Mons Kallentoft. Elle influe sur la manière dont ils mènent une enquête dans l'équipe de police, sur la manière dont ils ressentent les choses, surtout pour Malin, femme ultra-sensible, dotée d'une sorte de sixième sens.

Patrick et Cecilia Andergren sont retrouvés sauvagement assassinés dans le jacuzzi de leur luxueuse villa du quartier de Hjulsbro à Linköping. Leur fille, Ella, cinq ans, reste introuvable. En fouillant la maison, l'équipe de Malin découvre le portrait de la gamine : type asiatique. En creusant davantage, Malin apprend qu'Ella est a été adoptée et qu'elle est d'origine vietnamienne.... tout comme Tess, la fille de Karin, de la police scientifique. Et hop, cette affaire d'enfants adoptées va embarquer Malin dans une nouvelle enquête qui la tient à coeur, d'autant que blessée lors de la précédente aventure, elle ne pourra plus avoir d'enfants. Ce qui n'est pas franchement du goût de Peter, son dernier compagnon. Alors pour faire face à l'horreur, à l'inadmissible et aux blessures personnelles, la tequila est aussi de retour dans la vie de Malin.

Autant vous dire qu'il ne se passe finalement pas grand chose dans ce polar dimension roman noir, ou plutôt que si vous cherchez un thriller, passer votre chemin. L'enquête prend son temps, piétine à souhait et pourtant, on ne lâche pas ce bon gros pavé très bien documenté sur la société suédoise contemporaine (pas étonnant, Mons Kallentoft est aussi journaliste !). La disparition de la gamine adoptée est l'occasion d'évoquer le scandale du trafic d'enfants entre le Viêtnam et la Suède, jusqu'à ce que le pot aux roses soit découvert : celui des enfants volés à leur famille, un enfant contre un cochon... La Suède a rompu ses accords en matière d'adoption avec le Vietnam, mais pas le Danemark. L'occasion pour Malin de décharger sa haine des Danois, un pays de  racistes par excellence selon elle, puisqu'il a fermé ses frontières. Pour elle, Copenhague est "une ville de brique et d'immondices. De gaz d'échappement, de fumée de cigarette et de couenne de porc". Et si Mons Kallentoft évoque par la voix de son héroïne, de manière récurrente, le cochon, le porc, ce n'est pas un hasard.

Malin est toujours aussi peu lisse (et donc d'autant plus crédible), mais les autres aussi, notamment Karin, que l'on découvre sous un autre jour. Personnage pétri de contradictions, et jusqu'à beaucoup de violence dans ce volume, on se dit que parfois elle exagère vraiment trop, qu'il faut qu'elle se calme sérieusement. A tel point qu'on se demande si ce ne sera pas là, vraiment, sa dernière enquête - mais il y a des scènes pas piquées des hannetons, qui valent le détour !

J'allais oublier que les morts parlent toujours mais on se demande pourquoi parce qu'ils ne donnent pas vraiment d'indices supplémentaires au lecteur, contrairement aux autres volumes, où la touche fantastique était franchement assumée et apportait une touche d'originalité. L'auteur devrait laisser tomber l'idée des morts qui parlent si ce n'est pas rien en faire, parce que l'idée qu'il y a derrière agace un peu. 

Reste une bonne analyse du désespoir humain jusqu'à l'aveuglement. De l'agence d'adoption à l'agence du crime organisé au nom du fric.

Un volume plus réussi que La Cinquième Saison : je me suis régalée malgré mes quelques réserves.


 NB : Pour info, un bug empêche depuis plusieurs jours de laisser des commentaires sur les blogs de la plate-forme...
Et je dirai même que là mon billet a carrément disparu : ça devient vraiment pénible !!

 

 

 

21 septembre 2013

Miséricorde

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4e de couverture : "Pourquoi Merete Lyyngaard croupit-elle dans une cage depuis des années ? Pour quelle raison ses bourreaux s'acharnent-ils sur la jeune femme ? Cinq ans auparavant, la soudaine disparition de celle qui incarnait l'avenir politique du Danemark avait fait couler beaucoup d'encre. Mais, faute d'indices, la police avait classé l'affaire. Jusqu'à l'intervention des improbables Carl Mørck et Hafez al-Assad du Département V, un flic sur la touche et son assistant d'origine syrienne. Pour eux, pas de cold case ... Couronné par les prix scandinaves les plus prestigieux, le thriller de Jussi Adler-Olsen, première enquête de l'inspecteur Mørck, est un véritable phénomène d'édition mondial."

Cela faisait un moment que ce livre me faisait de l'oeil à chaque fois que je passais en librairie. La petite vignette du Grand Prix des Lectrices de Elle ne faisait que renforcer mon envie de découvrir Jussi Adler Olsen, d'autant que les autres livres qu'il a publiés ont l'air d'avoir autant de succès que celui-ci, signalé partout comme un best seller. Et en plus Jussi Adler Olsen est... danois !  Voilà beaucoup d'indices de tentation pour un seul et même écrivain ! Et hop, ce livre a embarqué avec moi dans l'avion...

J'ai rapidement été absorbée par ma lecture qui a réussi à me faire oublier l'affreux gamin qui gesticulait à côté de moi pour voir si son père accéderait à son caprice... En effet, ce thriller vous prend aux tripes dès les premières pages. Les personnages sont attachants, surtout les deux compères qui mènent l'enquête, Carl Mørck le Danois et Hafez al-Assad le Syrien (oui, vous avez bien lu !) au passé trouble, maîtrisant encore mal la langue danoise et roi de la gaffe. Son boss, Carl est aussi plein de préjugés donc cela n'aide pas mais donne un couple détonnant, avec un zeste de suspicion :

"Tu t'appelles Hafez al-Assad. C'est ce qui est écrit sur les papiers que les services de l'immigration ont établi à ton nom, en tout cas."
"Ca doit pas être facile de traîner un nom pareil ?" "Le nom d'un dictateur qui a gouverné la Syrie pendant vingt-neuf ans ! Tes parents étaient membres du parti Baas ?"

On apprend que Hafez est un réfugié politique syrien mais que Carl l'ignorait car "le petit homme", comme il l'appelle (ce qui m'a passablement agacée) lui a caché la manière dont il est arrivé au Danemark, car sa vie lui a fait du mal et que c'est sa vie et pas celle de son boss.

Bon mais autant vous dire que c'est à peu près la seule chose que l'on apprend sur le pays de la Petite Sirène et que ce n'est qu'une anecdote secondaire dans ce thriller qui reste d'une facture très classique, et en fin de compte très anglo-saxonne. Je n'y ai pas retrouvé la "patte" nordique que j'ai l'habitude de fréquenter. Mis à part, peut-être que la victime qui est une femme politique, Merete Lyyngaard, qui incarne l'avenir du Danemark. On ne peut évidemment que penser à Borgen et son héroïne Birgitte, pour ceux qui connaissent cette excellente série danoise (postérieure à ce thriller, d'ailleurs).

Mais le comparaison s'arrête là. Ici on ne suit pas la vie publique et privée d'une femme politique, mais tout simplement l'enterrement vive d'une jeune femme qui se retrouve enlevée puis enfermée pendant cinq ans. Personne ne sait ce qui lui est arrivé, encore moins son petit frère handicapé.

Si j'ai aimé le suspense que j'avoue très bon, j'ai beaucoup moins aimé l'aspect un peu "gore" que prend ce thriller par moment. Je n'en vois pas l'intérêt. J'ai trouvé la fin un peu trop (attention SPOILER !)  "happy end" et miraculeuse pour être totalement crédible.

Une lecture divertissante mais sans doute pas inoubliable à mes yeux, j'ai lu nettement mieux avec Je ne porte pas mon nom de Anna Grue et je doute de renouveler l'expérience avec les deux autres romans qui sont la suite à celui-ci.

 

 

 

 

14 septembre 2013

Je ne porte pas mon nom

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4e de couverture : "Rien de pire que l'ennui, même pour un dépressif notoire comme Dan ! Au repos dans sa villa de Chistianssund, acquise grâce à une brillante carrière dans la pub, le mystère s'invite dans sa vie. Son ami le commissaire Flemming fait appel à lui : une employée de son agence a été tuée et, étrangement, personne ne connaît son nom. Dan enquête..."


J'ai décidé cet été de me plonger dans la littérature danoise, littérature méconnue dans l'Hexagone (mis à part Karen Blixen - et encore, je me demande si tout le monde connaît sa nationalité - et évidemment le célébrissime Hans Christian Andersen -  parce que non, La Petite Sirène n'a pas été inventée par Disney mais fait partie d'une légende.).

Le pays lui-même reste énigmatique aux Français puisque ce n'est pas vraiment le pays de prédilection pour leurs vacances. Et pourtant, ce petit pays plat de 5 millions d'habitants vaut le détour. Heureusement, il y a Borgen, l'excellente série diffusée par Arte en ce moment même qui permet de lever le voile et peut-être aux gens d'aller visiter Copenhague.

Bref, mes lectures m'ont fait découvrir Anna Grue, donc Je ne porte pas mon nom est le premier livre traduit en français. Et quelle belle découverte ! Décidémment ce sont les journalistes qui écrivent les meilleurs polars. Et ici, l'originalité c'est que celui qui mène l'enquête n'est pas un commissaire ou inspecteur de police, mais tout simplement Dan, un publicitaire dépressif, dont un meurtre sur son lieu de travail va redonner goût à la vie. Il faut dire que son meilleur ami est le commissaire Flemming. Mais, comme le constatera le lecteur, on ne peut pas dire qu'il soit très efficace. Dan prend donc la voie dangereuse d'une enquête officieuse qui nous parle du Danemark d'aujourd'hui et de ses problématiques.

Oubliez le pays des Vikings et de la Petite Sirène, ici on n'est pas vraiment dans la légende et le fabuleux mais plutôt dans le trafic et les embrouilles administratives. Evidemment, comme elle écrit un polar, Anna Grue ne présente pas son pays sous le meilleur jour. Rendez-vous ici avec le travail dissimulé, les violences faites aux femmes, le trafic humain, le problème de l'intégration. Certes ce n'est pas une chose propre au Danemark, mais bizarrement, j'ai été un peu surprise qu'il y ait là-bas aussi, dans ce petit pays, autant d'immigrés clandestins, sans papiers (ou avec de fausses identités),  contraints de rester cachés, préférant vivre comme des fantômes de peur d'être expulsés, sachant le châtiment qui les attendent :

"Toutes ces femmes avaient trois points communs : elles étaient étrangères, elles vivaient cachées ici, à Christianssund et elles n'osaient demander aucune aide sociale de peur d'être expulsées du Danemark. (...) Si elles essaient d'aller à la police, on les renvoie au pays au plus tard trois mois après - et dans de nombreux cas, elles sont immédiatement renvoyées au Danemark, ou dans un autre pays, munies de nouveaux papiers".


Le pendant de tout ça, évidemment, c'est qu'il y a des profiteurs. Mais j'ai aimé l'analyse fine d'Anna Grue, la manière dont elle montre comment certains d'entre-eux se présentent en bienfaiteurs, et comment, en fin de compte, la corruption a la vie belle. L'inefficacité de la police est aussi montrée du doigt, parce que les meurtres s'accumulent et l'équipe du commissaire Flemming n'en pédale pas moins dans la semoule !

Bref, pour une première présentation littéraire du Danemark, je n'ai pas choisi un roman qui fait dans la dentelle mais dans le réalisme. Je me suis régalée. Dan le dépressif est en plus un personnage attachant. Et en plus, il n'y a pas qu'un seul coupable. Mais chuuuut, j'en ai vraiment dit trop dans ce billet !

J'ai hâte de découvrir Le baiser de Judas qui paraît au format poche dans les prochains jours.

 

 

 


25 juillet 2013

La muraille de lave

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4e de couverture : "Abasourdi, Sigurdur lève les yeux vers l'imposante Banque centrale, surnommée "la muraille de lave" en référence à l'impénétrable barrière de corail de la mer d'Islande. Ici règnent le crime et la corruption : une employée, adepte de libertinage, a été poignardée. Sigurdur en est persuadé, l'assassin est entre ces murs. Plus que jamais, les conseils d'Erlendur seraient précieux, mais il a disparu..."

 

Autant vous le dire de suite, j'ai lu ce livre il y a deux mois et jeté de piètres notes dans mon carnet : donc ne vous attendez pas à une critique hyper-détaillée !

Cela dit, encore un très bon Indridason ! Ce volume fait suite à La Rivière noire qui mettait en scène l'une des acolytes d'Erlendur : Elinborg. Je pensais retrouver ce personnage puisque Erlendur n'est toujours pas de retour. Eh bien, première surprise, c'est le deuxième acolyte de l'inspecteur au grand coeur qui nous donne rendez-vous ici : Sigurdur Oli.

Cette stragégie d'Arnaldur Indridason de mettre en avant les autres personnages secondaires de la série lui permet de dévoiler un peu plus l'environnement professionnel de son personnage principal. Sigurdur Oli a un caractère très différent d'Erlendur : la brutalité verbale ne lui fait pas peur pour faire avouer les suspects. Il s'énerve facilement. Bref, pas facile à vivre le gars (d'ailleurs c'est aussi un divorcé) et surtout pas forcément efficace pour avancer sur la bonne voie....

Côté thématiques, Indridason reprend ses thèmes favoris de l'enfance maltraitée, du trafic d'argent sale qui corrompt les individus jusque dans leurs moeurs. Et ça débute fort ! Si l'on vous invite un jour à une soirée entrecôtes, moi je vous le dis : méfiez-vous !! Une bonne dose d'humour noir également de la part de mon écrivain islandais préféré !!

Enfin, on retouve un personnage rencontré dans Hiver arctique : Andres (d'où la nécessité de lire les volumes à peu près dans l'ordre).

La fin est vraiment poignante et les assassins (et un en particulier), s'ils sont coupables, sont avant tout des victimes. Une fois de plus, un roman noir très subtile !

J'ai maintenant lu toute la série parue en France. Je ne dis qu'une chose : vivement la suite !!

En attendant, pour ceux qui l'ignore, il y en a un roman d'Arnaldur qui sort le 12 septembre ! (l'histoire d'un étudiant islandais qui part faire ses études au Danemark : j'en rêve déjà !!

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02 mars 2013

Eva Moreno

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4e de couverture : " Mikaela disparaît après avoir rencontré son père pour la première fois... dans un hôpital psychiatrique. Cet homme chétif a-t-il vraiment tué une lycéenne il y a 16 ans ? En vacances dans une petite ville suédoise, l'inspectrice Eva Moreno recherche Mikaela, croisée en pleurs le jour de sa disparition. Difficile de lézarder quand le père s'évapore à son tour et qu'un cadavre est retrouvé sous le sable !"

Sur la couverture de cette édition, on peut lire que l'auteur, Hakan Nesser, "occuppe le premier rang des auteurs suédois", (d'après The Sunday Times). Je dois dire que ce roman, par la mise en scène d'une inspectrice suédoise qui se démêne à la fois sur une enquête et sur sa vie privée et la mise en scène météorologique, m'a tout de suite fait penser à mon auteur suédois chouchou, Mons Kallentoft. Comme dans Eté, la Suède est ici en proie à une vague de canicule ! 

Mais la comparaison avec Mons s'arrête ici. Ce polar est d'une facture toute classique et sans grande surprise. L'héroïne et l'intrigue sont bien moins creusées que chez Kallentoft et il n'y a pas d'originalité d'écriture (rappelons que chez Kallentoft, les morts parlent au lecteur). Ca se lit facilement mais avoir enchaîné cette lecture après le sublime Etranges Rivages d'Arnaldur Indridason me l'a fait paraître bien fade. Et j'ai été un zeste agacée par une traduction qui nomme l'héroïne systématiquement par son prénom + son nom. En français, ça sonne faux. Reste un peu d'humour qui ne rend pas ce polar désagréable. Mais voilà, ce ne sera pas une lecture inoubliable et l'on n'apprend pas grand chose sur la Suède. Hakan Nesser n'occupera pas donc pas pour moi le premier rang des auteurs suédois. Par contre, j'attends avec impatience la sortie de La Cinquième saison de Kallentoft, prévue en avril prochain. Et toc !

22 février 2013

Etranges rivages

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4e de couverture : "Erlendur est de retour ! Parti en vacances sur les terres de son enfance dans les régions sauvages des fjords de l'est, le commissaire est hanté par le passé. Le sien et celui des affaires restées sans réponse. Dans cette région, bien des années auparavant, se sont déroulés des événements sinistres. Un groupe de soldats anglais s'est perdu dans ces montagnes pendant une tempête. Certains ont réussi à regagner la ville, d'autres pas. Cette même nuit, au même endroit, une jeune femme a disparu et n'a jamais été retrouvée. Cette histoire excite la curiosité d'Erlendur, qui va fouiller le passé pour trouver coûte que coûte ce qui est arrivé...
C'est un commissaire au mieux de sa forme que nous retrouvons ici !"

Pour la deuxième fois consécutive, l'inspecteur Erlendur ne mène pas une enquête officielle : ici, suite aux événement d'Hypothermie, le voilà parti sur les lieux de son enfance. Il s'agit pourtant d'un lieu de morts : la région des Fjords de l'Est est particulièrement redoutable, les hommes se perdent dans la lande de cette nature âpre balayée par des tempêtes infernales, quand ils ne tombent pas dans des crevasses.

Notre cher Erlendur y a lui-même vécu un événement traumatisant durant ses jeunes années, un événement qui le poursuit aujourd'hui encore... A tel point que même en vacances, il ne peut s'empêcher d'enquêter sur la mystérieuse disparition d'une femme, dont la disparition elle-même est presque devenue légendaire. Cependant, c'est aussi l'occasion de mener une enquête sur lui-même et de faire un deuil.

Cet "épisode" est sans doute le plus intimiste de la série. Arnaldur Indridason lève (un peu)  le voile sur son personnage. Une aventure qui ressemble presque à une psychanalyse du héros, avec la beauté de l'écriture en plus. Alors que dans les autres volumes de la série, il était très question du développement de la société islandaise, ici ce n'est pas le cas (ou si peu) : plutôt une dissection de l'âme humaine qui révèle une fois de plus tout le talent de mon écrivain islandais préféré.

En tout cas, méfiez-vous des cadavres gelés, ils révèlent des surprises !! Un épisode très émouvant aussi. C'est aussi une incroyable histoire d'amour.

"Les Islandais aiment les histoires de revenants et adorent en inventer." On ne pourra pas dire le contraire : on en redemande ! Vivement l'année prochaine pour la suite de cet inspecteur pas du tout comme les autres !

28 mai 2012

La rivière noire

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4e de couverture : "Le sang a séché sur le parquet, le tapis est maculé. Egorgé, Runolfur porte le t-shirt de la femme qu'il a probablement droquée et violée avant de mourir. Sa dernière victime serait-elle son assassin ? Pas de lutte, pas d'arme. Seul un châle parfumé aux épices gît sur le lit. L'inspecteur Elinborg enquête sur cet employé modèle qui fréquentait salles de sport et bars... pour leur clientèle féminine."

Dans cet "épisode", l'inspecteur Erlendur Sveinsson brille par son... absence. En effet, suite à ce qu'il a découvert dans Hypothermie, il a décidé de faire un break dans la région de fjords de l'Est, région de son enfance où s'est déroulé le précédent drame. C'est ici son adjointe, Elinborg qui mène donc l'enquête. L'occasion pour le lecteur d'entre-apercevoir Erlendur sur une autre facette - bien que ce ne soit pas le sujet du livre - celui d'un homme qu'Elinborg considère comme d'un autre âge. Elle ne partage pas tous ses points de vue. Contrairement à Erlendur, elle pense qu'il faut faire avec son temps et ne pas toujours se retourner sur le passé de manière nostalgique. Mais cela ne l'empêche pas de s'inquièter pour son collègue dont elle trouve l'absence inquiétante par sa durée.
Nous découvrons ici aussi la vie de ce personnage féminin jusque là secondaire : mère de quatre enfants (dont un adoptif), divorcée et remariée avec un mécanicien, elle trime avec l'un de ses garçons en période d'adolescence..., un de ces gamins pour qui considère comme normal d'exposer sa vie privée sur le net à travers un blog.

Cependant, l'enquête dans laquelle l'inspectrice est plongée ne lui laissera guère le temps de s'occuper de sa petite famille et de se consacrer à son hobby favori : la cuisine indienne ! C'est pourtant par la piste culinaire qu'elle va avancer, du moins au début, aussi étrange que celui-là puisse paraître. Une manière originale d'entrer en matière ! Un homme est retrouvé chez lui égorgé, après avoir, semble-t-il violé sa victime qui elle-même a disparu.

A la manière d'Agatha Christie, Arnaldur Indridason entraîne le lecteur sur l'histoire d'un cadavre, son héroïne est la reine de l'interrogatoire et elle n'exclut aucune piste. L'enquête n'avance guère pendant toute une partie du roman, on la suit dans ses pérégrinations qui la mène de Rekjavik à un village perdu d'Islande, à la rencontre de ses habitants, ceux ayant connu la victime dès son plus jeune âge; elle interroge aussi ses voisins du quartier de Thingholt à Rekjavik qui le connaissaient adulte, son employeur, etc. Une méthode policière tout à fait classique, mais qui révèle un des faiblesses et l'un des tabous de la société islandaise contemporaine.

En effet, Arnaldur Indridason fait ici la part belle à la thématique du viol des femmes, à leur sentiment de culpabilité qui les enferme dans le silence et les conséquences de ce silence, à l'omerta du reste de la société pour qui ce sujet reste tabou et aux failles d'un système qui fait que les coupables ne seront pas punis à la hauteur de leur crime : "Que peut-on faire quand le système est de mèche avec les salauds", s'interroge un personnage. Justice soi-même ? Mais ce n'est pas la solution non plus. Reste qu'ici, Elinborg ne pourra jamais dresser le vrai portrait du coupable, lui-même victime, puisqu'il est mort. Reste les suppositions tout à fait fondées, celui d'un psychopathe "ordinaire" (si l'on peut dire) : "Elle pensait à Runolfur, à cette méchanceté qui l'habitait et qui coulait au fond de sa conscience telle une rivière noire, profonde, froide et tourmentée".

Arnaldur Indridason pose ici de bonnes questions dans un roman policier prenant que j'ai dévoré ! Cela dit, ce n'est peut-être pas mon préféré dans la série : je préfère les enquêtes avec Erlendur qui pose un regard plus approfondi sur l'histoire de son pays. Même si j'ai passé un très très bon moment ! J'ai hâte de découvrir La muraille de lave - qui vient de paraître aux éditions Métailié.

 

 

09 avril 2012

Ultimes rituels

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4e de couverture : "Quelles forces obscures Harald a-t-il troublées pour connaître un sort aussi horrible ? Ce jeune Allemand, venu en Islande pour étudier la chasse aux sorcières dans l'Europe médiévale, est retrouvé mort, les yeux arrachés, une rune étrange gravée sur le torse. La police suspecte un dealer, mais la famille d'Harald n'y croit pas. L'horreur du crime suggère un assassin moins évident, plus terrifiant..."

Tout d'abord un détail : ce livre arrive traduit en France d'après l'anglais et non l'islandais, la langue d'origine. Détail qui a son importance... d'autant que la structure de ce polar est assez calquée sur celle ses cousins anglo-saxons : ici l'Isande n'est pas un "personnage" (comme dans les romans policiers d'Arnaldur Indridason ou ceux d'Arni Thorarinsson) mais sert juste de décor. L'intrigue reste fortement ancrée dans le roman, l'économie et la société islandaises ne sont pas évoquées. Ici, pas question d'aller se balader dans les coins reculés de l'île glacée : hormis une ou deux brèves escapades pour les besoins de l'enquête, on reste dans la capitale, Rekjavik. Yrsa Sigurdardottir utilise à merveille la technique du page turner (une révélation à la fin d'un chapitre oblige le lecteur à tourner la page, avide de connaître la suite).

Cependant, l'originalité de ce polar est que l'enquête n'est pas menée par un inspecteur de police mais par une avocate, Thora, engagée par la riche famille allemande de la victime. En effet, leur fils Harald, ne peut pas, selon eux, avoir été assassiné par ce petit dealer d'Hugi, ce serait presque trop trivial, au regard de la personnalité à part de ce brillant étudiant en Histoire. "D'après ce qu'il disait, il comptait dans son mémoire comparer l'exécution au bûcher des sorcières en Islande et en Allemagne, sachant que la majorité des sorciers condamnés en Islande étaient des hommes, contrairement à ce qui s'étaient produit en Allemagne." Seulement voilà, il semble qu'Harald ait fait une découverte de taille, à la valeur inestimable...

 D'un point de vue historique, on apprend un certain nombre de choses sur l'Islande du XVIe et XVIIe siècles. "L'un des principaux aspects du luthéranisme qui le [Harlad] fascinait était la chute généralisée du niveau de vie en Islande autour de 1550, particulièrement dans les couches les plus pauvres de la population. L'Eglise catholique avait conservé toute sa richesse et son patrimoine en Islande, mais avec la Réforme, tout était passé entre les mains du roi du Danemark, ce qui avait appauvri le pays."  Si vous avez oublié ce qu'était le très sérieux Marteau des Sorcières, le livre le plus lu autrefois, avec la Bible, ici vous aurez une piqûre de rappel tout en apprenant que la chasse aux sorcières a été plus tardive en Islande que sur le continent... Thora et son homologue allemand, Mathew, vont devoir s'y plonger pour faire avancer l'enquête. Ils vous entraîneront jusqu'à Holmavik, au musée de la sorcellerie, qui détaille les pratiques et les croyances islandaises sur le sujet au XVIIe siècle. De même vous irez visiter les grottes occupées par des moines irlandais avant la colonisation danoise, d'après la légende... 

Hormis ces enquêtes historiques passionnantes, les deux héros devront interroger la bande de copains "destroy" d'Harald, à qui on a envie de filer des claques à longueurs de pages car aussi menteurs que shootés... Les pistes se multiplient, le suspense monte mais la fin est... inattendue !
Une claque finale pour terminer un roman policier qui a su copier avec intelligence le modèle de ses aînés anglo-saxons pour mieux imprimer sa marque. On se laisse prendre au jeu. Un bon moment de lecture avec un Da Vinci Code à la sauce islandaise (sélection 2012 du prix du meilleur polar des lecteurs de Points, d'ailleurs).

Quelques personnages historiques ou légendaires croisés dans ce roman : Jon Arason, Brynjolfur Sveinsson et le lieu quasi-mythique de Skalholt, les moines islandais.