23 février 2014

En cas de forte chaleur

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4e de couverture : "Comme chaque matin depuis trente ans, Robert Riordan part acheter son journal. Mais en ce jour caniculaire de juillet 1976, Robert part et ne revient pas.
Dans leur maison londonienne, Gretta, sa femme, s'interroge : quelle mouche a bien pu le piquer ? Doit-elle prévenir les enfants ?
A peine réunis, ces derniers tentent de prendre la situation en main : les placards sont retournés, les tiroirs vidés, chaque pièce fouillée en quête d'indices.
Mais, alors que les mystères autour de leur père s'épaissit, les vieillesrancoeurs ressurgissent. L'aîné en a assez : pourquoi est-ce toujours à lui de prendre en charge sa famille ? Quant aux soeurs, jadis si proches, quel événement a brisé leur lien, si terrible que la cadette a décidé de mettre un océan entre elles ? Et Gretta, a-t-elle vraiment tou dit ?"

A priori, les histoires de famille en littérature, ce n'est pas trop mon truc. Mais quand c'est Maggie O'Farrell qui les écrits, je fais une exception.

A l'instar de la canicule de 1976, ça chauffe sec dans la famille Riordan depuis que le père a disparu. Réglements de compte et compagnie entre Francis Michael, Monica et Aoife, entre eux, envers leur mère, envers Claire l'Anglaise épousée par Francis Michael, envers Gretta, la mère de la tribu. Bref...
Maggie O'Farrell peint chacun des personnages avec finesse, tendresse, mais aussi férocité pour certains d'entre eux.
Pendant cette lecture, j'ai eu peu de sympathie pour Claire, Anglaise qui reproche tant à son mari (l'avoir empêché de passer sa licence). Mais si on plaint Michael Francis, on s'aperçoit aussi qu'il est un zeste agaçant par son manque de courage à fermer le clapet de sa femme une bonne fois pour toutes.
C'est sans doute Aoife le personnage le plus attachant de la famille : illettrée, cherchant à cacher aux yeux du monde cet handicap majeur, ce n'en est pas moins une jeune femme libre, têtue, et anti-conformiste - autant que son prénom purement irlandais dans un monde américano-anglais !
Quant à Grette, bien sous tout rapport à première vue, bien pensante etc., elle cache un lourd secret dont la révélation va renverser la donne ! Quelque chose qu'elle a reproché à Monica elle-meme, son aînée à la famille recomposée (en miettes)...

Mais ce qui tient en haleine, c'est le personnage de Robert, le père qui a pris la fuite. C'est ce qui nous fait ne pas lâcher le roman avant la fin et nous embarquer en Irlande, dans le Connemara, avec toute la famille pour connaître le fin mot de l'histoire. Sur la fameuse plage de corail qui se trouve là-bas, les aigreurs s'apaisent, les vérités se font. Quitte à rencontrer une sorte de cousin du monstre du Loch Ness : "Aoife et la créature se dévisagent. On dirait une loutre, mais en plus gros, ou un phoque, mais avec des poils plus longs. Puis l'animal lève une patte griffue qu'il se passe une fois, deux fois du museau jusqu'au crâne." Aoife "tente de chasser de ses pensées les histoires que racontait sa mère sur des esprits, des ondines, des marins conduits à la mort par des apparitions lors des nuits semblables à celle-ci."

Cependant, Maggie O'Farrell ne jette pas la pierre à Grette, du moins pas tout à fait. Elle explique la difficulté d'être Irlandais en Angleterre à l'époque où elle a émigré là-bas, s'imaginant que ses enfants ne pourraient pas comprendre,obsédée par cela : "Ses enfants s'imaginaient qu'ils avaient souffert parce qu'on les injuriaient à l'école, qu'on racontait toujours les mêmes blagues sur les Irlandais, que certains gosses du voisinage avaient interdiction de jouer avec de sales catholiques. Mais ils n'avaient aucune idée de ce que ça représentait d'être irlandais en Angleterre à l'époque, à quel point ils étaient détestés, raillés et méprisés (...). On vous crachait à la figure dans le bus en entendant votre accent, on refusait de vous servir dans les cafés, on vous chassait si vous essayiez de vous reposer sur un banc dans un parc ou bien on écrivait : "Les Irlandais ne sont pas acceptés" dans les vitrines des magasins."

Je conclus en disant que j'ai bien aimé mais que la seule chose que je reproche, c'est peut-être la fin un peu trop lisse à mon goût et donne presque une impression de fin bâclée. On se laisse néanmoins emporter par cette lecture où les secrets de famille remontent à la surface au fur et à mesure.



 

 

 

 


07 juin 2013

Cette main qui a pris la mienne

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4e de couverture : "Dans le Soho bouillonnant des sixties, Lexie, apprentie journaliste, comble sa soif d'indépendance et ses rêves de gloire. Quarante ans plus tard, la jeune Elina s'efforce de surmonter un accouchement difficile tandis que son mari voit ressurgir les zones d'ombre de son enfance. Deux destins bouleversants, unis par un lien ténu et secret..."

Je publie ce billet dans le cadre du Mois Anglais. Je précise néanmoins que Maggie O'Farrell n'est pas anglaise mais nord-irlandaise. Reste que ce roman se déroule en grande partie à Londres, à Soho en particulier. L'écrivaine a d'ailleurs eu recours à Soho in the Fifties and Sixties de Jonathan Fryer (1998) et Never Had It So Good. A History of Britain from Suez to the Beatles, de Dominic Sandbook (2005). Et c'est justement, entre autres, la description minutieuse et quasi-cinématographique de Soho qui m'a séduite et décidé à publier ce billet dans le cadre du Mois Anglais.

C'est mon troisième rendez-vous avec Maggie O'Farrell, après La femme de mon amant (qui m'avait déçue) et L'étrange disparition d'Esme Lennox (qui m'avait absolument enthousiasmée). Le titre (même en VO : The Hand that First Held Mine) qui suggère presque un roman à l'eau de rose, me laissait craindre le pire. Mais cela m'aurait également un peu étonnée de la part de Maggie O'Farrell. En effet, elle tord le cou aux clichés.

Deux intrigues sont se déroulent tout le long du roman pour ne se rejoindre qu'à la fin, dans une logique implacable. Alexandra, jeune Anglaise de vingt-et-un an, élevée dans le Devon, quitte sa famille sur un coup de tête, au milieu des années 50, ne supportant plus l'ambiance de la maisonnée, avec une mère encore encombrée d'un nouveau-né et des frères qui la tannent pour qu'elle aille s'excuser auprès de l'université dont elle vient d'être renvoyée parce qu'elle "sortai[t] d'un examen et [a] emprunté la porte réservée aux hommes". Alors qu'elle se prépare à quitter l'univers familial, elle fait la connaissance d'Innes Kent, sorte de dandy qui monte sa revue culturelle, Elsewhere, dans le quartier de Soho à Londres. Cet homme tronque le nom de la jeune femme et la nomme Lexie, finit par l'embaucher. Un malheur arrive. Mais malgré la douleur Lexie se relève et rebondit, continue de manière ascendante sa vie dans le bouillon de culture de Soho.

A des années de là, on trouve Elina, une Finlandaise vivant à Londres, qui a vraisemblablement accouché... mais qui a des passages à vide, l'amenant même à oublier qu'elle a accouché. L'ambiance est assez angoissante : Elina est perdue, fatiguée, doute de ce qu'elle fait. Ted, son ami et père de l'enfant, est inquiet pour elle et l'appelle souvent du travail pour savoir ce qu'elle fait de sa journée, ce qu'elle a dû mal à lui restituer. Dès le début, le lecteur est intrigué et aussi inquiet qu'Elina : que s'est-il passé ? Le voile se lève peu à peu - mais si je vous dis pourquoi elle ne se rappelle de rien, j'en dis trop, alors je ne vous dirais rien ! Le bébé restera longtemps sans nom car le couple n'arrive pas à se décider à le nommer.

A travers ce qui est en grande partie un roman d'apprentissage, Maggie O'Farrell fait découvrir à merveille l'ambiance du Londres bohême des années 50-70 et son effervescence. Quelques extraits parmis d'autres :

"En arrivant à proximité de Soho Lexie s'arrête et cherche le petit mot et la carte de visite qui n'ont pas quitté son sac depuis le jour où elle a fait la connaissance d'Innes Kent. Sans nécessité, elle les relit. Directeur de la revue Elsewhere. Bayton Street, Soho, London W1.
Ce matin, Mme Collins a été choquée quand Lexie a laissé échappé dans l'escalier qu'elle irait à Soho dans la journée. Lexie a voulu savoir pourquoi.
"Soho ? a repliqué Mme Collins. Il y a là-bas des tas d'ivrognes et de bohèmes."

"Les immeuble en brique rouge sombre sont tassés, les rues étroites. Dans les canniveaux s'écoule l'eau de l'averse tombée un peu plus tôt. Un autre carrefour, encore un autre, une épicerie chinoise devant laquelle une femme dresse une pyramide de fruits jaunes tavelés, une entrée où deux Africains rient, assis sur des chaises. Des marins en costume bleu et blanc marchent au milieu de la rue en chantant en choeur avec des voix chancelantes, discordantes ; un livreur à bicyclette, qui doit dévier son chemin pour les éviter, leur lance une réflexion par-dessus son épaule. Deux ou trois marins prennent apparemment la mouche et foncent sur lui, mais le cycliste pédale avec énergie et file."

"Innes est électrisé par la refonte de sa revue - aspect, contenu, impression générale, tout a été repensé. Le numéro en préparation mettra en vedette un sculpteur qui, Innes en est sûr, laissera son empreinte dans l'histoire de l'art". "Le cerveau d'Innes mène plusieurs réflexion de front. Il se demande si le nom de la revue sera bien mis en valeur avec de l'italique, s'il se détachera sur la simplicité de la nouvelle fonte, je veux que la police de caractères soit simple, Helvetica, peut-être, ou Gill Sans, mais sûrement pas Times ou Palatino, il ne faudrait pas qu'elle attire trop l'attention aux dépens de la sculpture photographiée."

Bref, ça bouillonne autant sous les crânes que dans la rue. Voici pour l'un des aspects de ce roman riche par ses thématiques. Par ailleurs, Maggie O'Farrell casse le moule de la maternité heureuse vue comme l'accomplissement suprême de la femme. Les deux héroïnes ne vont pas s'accomplir par la naissance d'un enfant, mais par leur âme d'artiste : Lexie écrit des articles et des livres sur des peintres et des sculpteurs ; Elina a son atelier d'artiste au fond du jardin et ne pas pouvoir y aller parce qu'il faut qu'elle s'occupe de son nouveau-né 24h/24 la rend malheureuse. La jeune femme voit du jour au lendemain son univers se rétrécir à quatre murs et ses journées se rythmer au fil des tétés, des lessives et des pleurs du bébé.

Néanmoins, c'est par la naissance de deux bébés que vont se sceller deux destins et se restituer peu à peu une mémoire effacée et une histoire de famille enterrée depuis longtemps.

Je ne me suis pas ennuyée une minute avec ce roman qui fera partie de mes coups de coeur 2013. De nombreux rebondissements tiennent en haleine et le secret n'est révélé qu'à la fin. J'ai eu beaucoup d'empathie pour Lexie, personnage courageux et volontaire.

Un roman magistralement écrit à découvrir absolument !

 

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10 août 2011

L'étrange disparition d'Esme Lennox

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4e de couverture : "A Edimbourg, un asile ferme ses portes, laissant ses archives et quelques figures oubliées resurgir à la surface du monde. Parmi ces anonymes se trouve Esme, internée depuis plus de soixante ans et oubliée des siens. Une situation intolérable pour Iris qui découvre avec effroi l'existence de cette grand-tante inconnue. Quelles obscures raisons ont pu plonger la jeune Esme, alors âgée de seize ans, dans les abysses de l'isolement ? Quelle souffrance se cache derrière ce visage rêveur, baigné du souvenir d'une enfance douloureuse ? De l'amitié naissante des deux femmes émergent des secrets inavouables ainsi qu'une interrogation commune : peut-on réellement échapper aux fantômes de son passé ? "

C'est vrai que j'ai hésité - un tout petit peu - à me relancer dans la lecture de Maggie O'Farrell puisqu'il y a quelques mois, j'avais été déçue par La femme de mon amant. Mais les avis enthousiastes d'Aifelle, de Miss Alfie, de Mélorie 1974, de  Lou, d'Ys et tant d'autres, ont fini par me convaincre totalement. Et je dois dire que je ne le regrette pas puisque L'étrange disparition d'Esme Lennox (The Vanishing Acte of Esme Lennox, titre original qui a tout son sens !) est d'une toute autre facture que le roman par lequel j'avais commencé à lire cette auteure !

Maggie O'Farrell est nord-irlandaise mais elle plante le décor de son récit à Edimbourg. Esme a été enfermée à l'âge de seize ans, sur décision de son père, à l'hôpital psychiatrique de Claudstone. Mais cet hôptial va à présent fermer ses portes. Iris, sa petite-nièce, ignore jusque-là que sa grand-mère, Kitty, a une soeur. Elle pense à une erreur manifeste. Mais le directeur de l'hôpital l'informe que non, ce n'est pas une erreur et que son nom figure comme personne à contacter. C'est sur la pointe des pieds et emplie d'une peur manifeste qu'Iris décide peu à peu de prendre en charge Esme, qui a passé soixante-et-un ans de sa vie derrière ses murs. La vieille dame raconte alors son histoire, par bribes. S'y entremêle la version de Kitty (atteinte maintenant de la maladie d'Alzeimer, mais il y a des choses que cette maladie ne peut pas effacer !). Et l'on va de stupéfaction en stupéfaction !
Esme est tout sauf folle. Au contraire. Elle se révèle d'une intelligence hors norme. Ce fut une jeune fille qui voulait aller à l'université, qui ne souhaitait pas se marier ni être enfermée à la maison. Quand on lui demandait ce qu'elle voulait faire plus tard, elle répondait d'emblée qu'elle voulait voyager, voir du pays et travailler. En d'autres termes, c'était une jeune femme libre d'esprit et spontannée dans un univers de calculateurs. Et belle, de sucroît...

Le thème des femmes enfermées dans des asiles est presque devenu un classique littéraire et cinématographique sur un fait tristement célèbre. J'avais déjà lu l'époustouflant  Testament caché  de l'Irlandais Sebastian Barry et j'avais déjà vu le film de Peter Mullan sur le même sujet. Mais à chaque fois, on se prend une sacrée claque. Ici l'hôpital (mais peut-on parler d'hôpital, puisqu'un un hôpital est censé pour soigner) n'est pas tenu par des religieuses mais bien des infirmières civiles. Cependant, ce n'est pas ici que se déroule l'essentiel du roman (heureusement !) mais dans l'esprit d'Esme qui dévoile peu à peu l'univers bourgeois étriqué dans lequel elle vivait en famille, un univers où les femmes n'ont pas vraiment leur mot à dire sur leur destin et où il est fort mal vu par le patriarche qu'elle souhaite travailler et se soustraire à la domination masculine.
Une belle réflexion sur le sentiment de culpabilité, la jalousie et le ressentiment. D'ailleurs Iris vit au même moment une relation compliquée avec un homme peu fiable (marié), profiteur et de moins en moins crédible. J'ai bien aimé l'écho de la vie d'Iris avec le passé d'Esme et de Kitty (mais ici le piège se referme sur le profiteur...).
On se dit, à la fin du roman, qu'on nous a assez secoué comme cela. Que maintenant Esme va pouvoir finir ses vieux jours tranquillement et confortablement. Et pourtant...

Un coup de coeur pour ce roman au style dense et ciselé sur un sujet grave mais qui évite aussi les écueils. Une lecture exceptionnelle !

 

 

 

 

05 juin 2011

La maîtresse de mon amant

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4e de couverture : "Quand Marcus, jeune architecte au charme mystérieux, lui propose de partager son loft londonien, Lily accepte sans hésiter. Mais, dès son arrivée, elle éprouve un sentiment de malaise. L'appartement garde les traces de l'ex-petite amie de Marcus, brutalement disparue. Intriguée, Lily cherche à percer ce mystère. L'image de cette rivale la hante, la poursuit."

Ce roman est divisé en quatre parties. Dont la première se situe avant la "révélation". Et c'est la plus réussie. Maggie O'Farrell arrive à distiller un suspense infernale qui fait avaler les cent quatre-vingt-deux pages en un rien de temps. On se dit que l'on tient là un "page-turner" fascinant. Maggie O'Farrell adopte là le point de vue de Lily la nouvelle colocataire et aussi petite-amie de Markus, un bellâtre que l'on sent tout de suite trop propre sur lui pour être tout à fait honnête, surtout quand il affirme que Sinead, son ex, n'est "plus de ce monde". Troublée Lily mène l'enquête, jusqu'à friser la folie. Le récit est à ce stade proche du fantastique et le lecteur ne sait plus trop à quel saint se vouer. Lily a-t-elle perdu la tête, est-ce la jalousie qui lui fait voir Sinead partout dans l'appartement et dans une librairie...

Soudain, au bout de ces 182 pages, THE révélation (que je ne peux évidemment pas dévoiler). Et THE catastrophe pour la suite du roman  (que je ne peux pas non plus dévoiler) qui tombe dans une platitude décevante. Plus de suspense. Et surtout une évidence tellement énorme qu'on se demande à quoi servent les trois autres parties du livre : Marcus est un coureur de jupons et un goujat de première. Bref, tout ça pour ça. Sans surprise finale, même dans le bush australien, qui frôle l'invraisemblance.

Une déception donc, pour ma première lecture de Maggie O'Farrell. Je retenterai néanmoins l'expérience avec un autre titre en me disant que celui-ci était juste une mauvaise pioche. Dommage. Parce que c'est pourtant sublimement écrit et j'ai vraiment apprécié la manière dont elle décortique chaque geste, chaque micro-événement.

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