04 mars 2015

Un voyage à Berlin

hugohamilton

Traduit par Bruno Boudard

4e de couverture : "Au gré de leurs pérégrinations dans Berlin, Liam et Una se retrouvent. Una est atteinte d'un cancer. Ce sera son dernier voyage. Chacun fait don à l'autre de sa propre histoire et de ses secrets avec pudeur, franchise, humour et tendresse. Una rêve d'assister à une représentation de Dom Carlos de Verdi, dont le personnage principal lui rappelle son frère aujourd'hui disparu. Liam, quant à lui, est obnubilé par le mariage de sa fille auquel, par égoïsme, il s'oppose.
On ne peut, en lisant ce texten ne pas penser à l'infini tendresse qui liait Hugo Hamilton à la grande romancière irlandaise Nuala O'Faolain, qui s'est éteinte en 2008."

Un livre sorti il y a un mois et dont personne ne parle en France : pas un article dans la presse "traditionnelle", pas une interview. Silence total. Ca me choque parce que Hugo Hamilton n'est pas un inconnu, ni ici, ni en Irlande où il est l'un des plus grands auteurs de son pays. Et puis, comme le dit la quatrième de couverture, on ne peut pas ne pas penser à Nuala O'Faolain qui se cache derrière les traits de Una et ce n'est pas une inconnue non plus en Irlande Nuala !!  C'est "juste" une journaliste connue, qui, un jour, a décidé de prendre sa plume pour raconter son enfance, sa vie  personnelle et intime, à la première personne, dans laquelle beaucoup d'Irlandaises se sont reconnues. Si vous n'avez jamais lu On s'est déjà vu quelque part - journal d'une femme de Dublin et J'y suis presque, je ne peux que vous inciter à le faire.

Le narrateur ici, c'est Liam qui accepte d'accompagner Una à Berlin, une ville qu'elle veut absolument découvrir avant de mourir du cancer qui la ronge. Vêtue de Converse rouges et d'une casquette qui la fait ressembler à Steven Spielberg, Una se laisse pousser par Liam, dans son fauteuil roulant à travers Berlin, sous l'oeil professionnel et bienveillant d'un chauffeur, que tous les deux ont décidé de surnommer Manfred. Una ne se sépare jamais d'un sac à main un peu particulier qui se résume à un grand sachet en plastique transparent fermé par une glissière, où elle fourre toutes ses affaires et ses médicaments.

Pourtant ne vous attendez pas à faire une visite touristique de la capitale allemande en compagnie de ce couple détonnant. En effet, nos deux Irlandais n'ont pas vraiment la tête à Berlin mais bien ailleurs. Una précise que ses "poumons sont en Roumanie [sa] tête à New York, [ses] pieds à Berlin et le reste à Dublin". A chaque fois qu'Una fixe son regard sur un monument ou un tableau, le texte rebondit, s'échappe ailleurs, se joue de la géographie et du temps pour permettre aux personnages d'évoquer leurs blessures intimes.
Una est obsédée par son frère mort, persuadée jusqu'à la fin de ses jours qu'il a été tué par son père et sa mère. Elle raconte son enfance difficile, entre une mère alcoolique et un père journaliste violent. Elle raconte comment ils ont fait d'elle, malgré eux, ce qu'elle est : une femme libre (au caractère sacrément bien trempé et jusqueboutiste), une femme qui "voulait voir les femmes gagner la liberté d'être elle-même, sans avoir à porter des bébés si elles ne le désiraient pas, de devenir artistes, écrivains ou musiciennes au lieu de sacrifier leur existence entière à élever des enfants, ainsi que l'avait fait sa mère".
Liam raconte son père très sévère : pas de fish & chips parce que le fish & chips n'est pas fait à la maison mais cuisiné ailleurs, alors hors de question ! Un oncle jésuite qui a "fauté".  Une enfance douloureuse qui faisait qu'il se sentait étranger en Irlande. On devine forcément un trait autobiographique de l'écrivain car Hugo Hamilton est de père irlandais (ultra-nationaliste) et de mère allemande. Ce qui lui a valu bien des déboires en Irlande quand il était enfant (il faut lire Sang mêlé et Le marin de Dublin). Liam est aussi obsédé par Maeve, sa fille, du moins l'a-t-il cru pendant longtemps, parce qu'il dira à Una quelque chose que personne ne sait, mais qui a fait basculer sa vie d'adulte.

Si vous vous attendez à un roman sur la maladie, ce n'en est pas un. Ce n'est pas non plus une histoire de couple. C'est avant tout une histoire d'amitié sincère et fidèle jusqu'à la mort :
"Nous n'étions pas liés l'un à l'autre, ni ne vivions sous le même toit, tels des amoureux, nous n'étions pas mariés ni apparentés d'une quelconque manière, comme avec sa famille. Nous étions bon amis, c'est tout. Nous nous sommes rencontrés à un moment où notre vie était un peu en vrac. Elle était mon aînée en livres, en tout." "Nous nous sommes trouvés des atomes crochus simplement en échangeant, en riant ensemble, je suppose."

Un roman où l'humour est loin d'être absent, superbement écrit, fidèle à l'image que l'on garde de Nuala O'Faolain, qui transpire à travers les traits de Una pour chaque lecteur qui a lu ses livres et ses articles (réunis dans Ce regard en arrière) . Le roman d'une grande lectrice, "qui avait la faculté de lire comme si rien ni personne n'existait au monde, en dehors de son livre", d'une journaliste à l'oeil aguerri sur son époque et finalement d'un grand écrivain.

Un magnifique hommage par le très discret Hugo Hamilton qui écrit ici un roman à la fois très intimiste et très pudique. Un livre dont on savoure Every Single Minute (titre original).



 

 


08 février 2011

Rentrée littéraire irlandaise

Il pleut des livres d'écrivains irlandais sur la France en ce moment, et pas n'importe qui : mes chouchoux, mes préférés, ceux que j'admire et qui m'ont toujours fait passé de bons moments :

Nuala O'Faolain, que j'adore, disparue prématurément en mai 2008 (dont j'ai dévoré tous les récits, autobiographies et romans), était à l'origine aussi une grande journaliste, très populaire en Irlande. Son éditeur français, à l'instar de l'éditeur irlandais, a eu la bonne idée de rassembler ses écrits journalistiques :

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4e de couverture : "Nuala O’Faolain, avant de devenir l’écrivain qu’on connaît, a d’abord été une grande journaliste. Et c’est grâce à son métier de journaliste qu’elle a été amenée à écrire son premier livre, On s’est déjà vu quelque part ?, paru en France en 2002 : un éditeur irlandais avait eu l’idée de lui demander de rassembler ses chroniques, parues dans le Irish Times. Nuala avait accepté, à la condition de pouvoir écrire en préface un récit autobiographique. Les chroniques ont bien paru, à Dublin en 1996, avec ladite préface, en fait un essai de plus de trois cents pages. Très vite réédité sans les chroniques, le récit, sous-titré Les Mémoires accidentels d’une femme de Dublin, a remporté en Irlande puis aux États-Unis un succès phénoménal. Alors que le public irlandais garde vive la mémoire des chroniques, des articles et des émissions de Nuala O’Faolain, féministe de la première heure, spectatrice attentive et fine analyste du monde qui l’entourait, les lecteurs français ne connaissent « que » ses romans et ses mémoires. Ses écrits journalistiques n’avaient pas encore été traduits. Dans la sélection publiée aujourd’hui, englobant plus de vingt années de carrière, de 1986 à 2008, se retrouvent tout entiers la sensibilité, la faculté d’empathie et le talent d’observation de la grande dame irlandaise disparue. Traitant des sujets les plus divers, des plus politiques comme le processus de paix en Irlande aux plus futiles, comme les travaux ménagers, en passant par U2, Sinatra, le matérialisme ou la condition féminine, Nuala O’Faolain ne baisse jamais la garde : elle ne cesse de dénoncer, avec la précision teintée d’ironie qui lui était propre, les mécanismes intimes du pouvoir et de l’impuissance. Ceux qui ont lu ses romans auront l’émouvant sentiment de la retrouver telle qu’en elle-même dans sa lucidité et sa tendresse pour le monde. Ils découvriront l’étendue des centres d’intérêt et la richesse de la palette narrative de celle qui fut aussi un grand témoin et une grande conscience de son époque."

Puis, le 10 février prochain, paraît le 2e volume des aventures de Quirke, personnage imaginé par John Banville qui écrit ici sous le pseudonyme de Benjamin Black : Le cygne d'argent, la double vie de Laura Swan. J'avais littéralement dévoré le tome 1, Les Disparus de Dublin.

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4e de couverture : "Depuis sa précédente enquête (Les Disparus de Dublin), Quirke a perdu Sarah, l'amour de sa vie, son père est mourant, il est quasiment brouillé avec Phoebe, sa fille unique. Et il a arrêté de boire. Pour le reste, il est toujours aussi maladroit et bourru, coincé dans son énorme carcasse de grand dur au coeur (presque) tendre. Et cette fois encore, les ennuis vont lui tomber dessus sans qu'il les ait cherchés. Alors qu'il travaille dans son antre, à la morgue du Holy Family Hospital, Billy Hunt, un vieux copain de fac (pas si copain que ça, en réalité), le contacte, éploré : Deirdre, sa femme, s'est jetée du haut d'une falaise dans la baie de Dublin. Et Hunt supplie Quirke de ne pas pratiquer d'autopsie : imaginer sa ravissante épouse découpée en morceaux lui fend le coeur. Evidemment, Quirke est obligé de pratiquer cette autopsie, durant laquelle il découvre que la jeune femme n'est pas du tout morte noyée (elle n'a pas d'eau dans les poumons), mais d'une overdose de morphine... Pourtant, le légiste va laisser classer l'affaire comme un suicide. En restera-t-il là pour autant ? Bien sûr que non. D'abord parce que, commençant à fureter dans le passé de la victime, Quirke découvre qu'elle avait une double vie, une double identité, entourée de personnages aussi troubles que les circonstances de sa mort. Ensuite parce que Phoebe en vient à être impliquée dans l'affaire. Impliquée et probablement en danger...L'enquête de Quirke alterne avec le récit du passé de Deirdre et plonge le lecteur dans un Dublin des années 1950 envoûtant, l'entraînant dans une intrigue digne des meilleurs films noirs américains. Et puis il y a les liens, sombres et complexes, entre les personnages, leurs conflits irrésolus, leurs zones d'ombre, leurs désirs refoulés... Et là, Banville/Black s'impose comme un véritable maître du polar d'atmosphère."

Le même John Banville publie le même jour :

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4e de couverture : "Adam Godley, un brillant mathématicien, spécialiste de l’infinité des infinis, et de la possibilité d’univers parallèles, repose dans sa chambre, au seuil de la mort, plongé dans le coma. Autour de lui, dans une maison à l’atmosphère oppressante, le veillent sa deuxième épouse, alcoolique, sa fille, une adolescente fragile et perturbée, son fils, accompagné de sa femme, Helen, une comédienne à la beauté troublante. En un jour, en un lieu, ce monde mortel et imparfait va recevoir la visite invisible des dieux de l’Olympe, des dieux à l’esprit facétieux, qui vont se plaire à prendre la place des humains pour satisfaire leurs désirs illicites. Zeus, follement épris d’Helen, se fera passer le temps d’une nuit pour son mari afin de jouir de ses charmes. Puis en prenant l’apparence de Rody, le fiancé de la fille d’Adam, il poursuivra son oeuvre de séduction. Hermès, le fils de Zeus, est le narrateur espiègle de cette tragicomédie ensorcelante, qui évoque le Songe d’une nuit d’été, en illustrant la folie de l’amour et des actes qu’il peut nous pousser à commettre. Hermès se déguisera lui-même en fermier pour conquérir l’une des servantes, sans se soucier des conséquences. Ainsi la présence des dieux va bientôt faire exploser les tensions jusque-là silencieuses, exaspérer les drames, tandis qu’Adam, toujours mourant, revit dans son esprit le souvenir de ses années passées. En s’inspirant de l’Amphitryon de Kleist, Banville mêle les genres avec virtuosité, dans une langue iridescente et poétique. Le texte oscille constamment entre gravité et ironie. Le réel et le merveilleux se répondent, donnent une profondeur envoûtante au récit. En mêlant des questions métaphysiques et humaines, Banville ne cesse d’interroger le sens de notre existence, son mystère et sa beauté."

En mars, ce sera aussi le tour de Hugo Hamilton (l'auteur de Sang impur, Le Marin de Dublin, Déjanté, Triste flic...) :

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4e de couverture : "Vid Cosic est un jeune Serbe de Belgrade, charpentier de métier, venu chercher un travail à Dublin. Dès son arrivée en Irlande il noue une amitié, très alcoolisée, avec un avocat, Kevin Concannon, à qui tout semble réussir, mais qui est résolu à taire le chaos familial dans lequel s’est déroulée son enfance. Immigré doué pour l’espoir, un peu naïf, Vid Cosic croît en l’avenir de l’espèce humaine et ne songe qu’à faire le bien autour de lui. Cette amitié représente pour lui une chance d’appartenir à un nouveau peuple, mais elle sera la source de mille catastrophes, bagarre avec un électricien raciste, incendie de l’entrepôt où Vid travaille, colère plus qu’agressive de Kevin quand il apprend que Vid tente de le rapprocher de son père, un violent notoire. Décidément la bonté et l’altruisme, quand c’est Vid qui les pratique, n’ont pour écho que haine et vengeance".

Je me dis qu'avec un peu de chance, il y aura bientôt un nouveau livre de Joseph O'Connor, Sebastian Barry ou Roddy Doyle... Mais là déjà, c'est intenable, je veux les lire tous !

Les disparus de Dublin est paru au format poche.

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Edit du 9 février :

J'allais oublier d'ajouter un livre qui m'a tout l'air d'être majeur d'après ce qu'en disent les critiques Celui de Colm Toibin (jamais lu jusqu'à présent mais j'ai ce livre dans ma PAL ):

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4e de couverture : "Enniscorthy, sud-est de l’Irlande, années 50. Comme de nombreux jeunes de sa génération, Eilis Lacey, diplôme de comptabilité en poche, ne parvient pas à trouver du travail. Par l’entremise d’un prêtre, sa soeur Rose obtient pour elle un emploi aux Etats-Unis. En poussant sa jeune soeur à partir, Rose se sacrifie : elle sera seule désormais pour s’occuper de leur mère veuve et aura peu de chance de se marier. Terrorisée à l’idée de quitter le cocon familial, mais contrainte de se plier à la décision de Rose, Eilis quitte l’Irlande. A Brooklyn, elle loue une chambre dans une pension de famille irlandaise et commence son existence américaine sous la surveillance insistante de la logeuse et des autres locataires. Au début, le mal du pays la submerge, la laissant triste et solitaire. Puis, peu à peu, elle s’attache à la nouveauté de son existence. A son travail de vendeuse dans un grand magasin où les premières clientes noires font une apparition timide qui scandalise les âmes bien-pensantes, sauf Eilis, qui, dans sa petite ville d’origine, n’a jamais connu le racisme. Au bal du vendredi à la paroisse du quartier. Aux cours du soir grâce auxquels elle se perfectionne en comptabilité. Dans ce rythme entre monotonie rassurante et nouveautés excitantes, Eilis trouve une sorte de liberté assez proche du bonheur. Et quand Tony, un Italien tendre, sérieux et très amoureux, entre dans sa vie, elle est convaincue que son avenir est tout tracé : elle deviendra américaine. Mais un drame familial l’oblige à retraverser l’Atlantique pour un séjour de quelques semaines en Irlande. Au pays, Eilis est devenue une femme à la mode, désirable, parée du charme des exilées. Brooklyn, Tony, la vie américaine se voilent de l’irréalité des rêves. Un nouvel avenir l’attend dans la bourgade de son enfance : un homme prêt à l’épouser, un travail. Deux pays, deux emplois, deux amours. Les possibilités inconciliables déferlent sur Eilis, lui infligeant cette petite mort que suppose l’impératif des choix. "

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28 novembre 2009

My Dream of You / Chimères

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4e de couverture : A vingt ans, Kathleen quitte sa terre natale sans se retourner. Croyant se libérer d'une Irlande qui peut briser les femmes et les enterrer vives sous le poids des traditions, elle rejoint Londres pour mener sa vie d'adulte du côté du vainqueur. Jusqu'au jour où, devenue journaliste, elle rentre au pays enquêter sur un scandale qui ne cesse de la fasciner: la liaison entre une aristocrate anglaise et son palefrenier irlandais au temps de la famine. Une passion folle, symbole de la revanche sociale de tout un peuple, qui ne tarde pas à se muer en questionnement sur le désir, l'exil, l'identité, la vérité...

Chimères (titre en v.o. :My Dream of You, tellement plus évocateur!) est pour moi le plus beau des romans de la très grande Nuala O'Faolain, un tour de force littéraire qui, par le mélange les genres, la mise en abyme entraîne le lecteur vers une quête, comme Kathleen, l'héroïne. Celle de la vérité.

Kathleen  qui écrit des articles pour un magazine de voyage, revient sur sa terre natale irlandaise pour enquêter sur une passion qui fit scandale juste après le Grande Famine : la liaison d'une aristocrate anglaise avec son palfrenier irlandais (cette liaison fait penser à une autre lady d'ailleurs...). Cette histoire, véridique, a donné lieu à un procès ("le procès Talbot"). Mais le thème du roman est bien plus qu'une simple histoire d'amour scandaleuse. Le lecteur, comme Kathleen, le découvre au fur et à mesure.

Cette histoire, dont Kathleen veut écrire le roman, l'entraîne dans une interrogation sur elle-même, sur la condition des femmes en Irlande, hier et aujourd'hui, sur le rapport à l'écriture, la vérité, le mensonge, la réalité, la fiction, sur le rapport à l'Autre, l'amitié, l'amour, sur l'histoire de l'Irlande, sur le sens de la vie...

Nuala O'Faolain est pour moi la plus grande écrivaine de l'Irlande contemporaine. J'ai lu tous ses romans et l'autobiographie qui l'a menée sur le devant de la scène littéraire : On s'est déjà vu quelque part ? Son décès prématuré en mai 2008 a suscité beaucoup d'émois en Irlande et pour cause !