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Mille (et une) lectures
23 août 2015

La neige noire

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A travers les mots de Marina Boraso

Barnabas Kane est un fermier du Donegal. Mais à seize ans, il était "employé sur les chantiers des gratte-ciel" de New York, alors en pleine explosion de construction immobilière. Il y rencontra sa femme, Eskra. Ils ont maintenant un fils, Billy, et vivent dans ce comté d'Ulster. Nous sommes dans les années 40, la guerre faire rage, la restriction est à l'oeuvre, la vie est dure. Pourtant, ce n'est presque rien à côté de ce qui va arriver à cette famille. Dès le début du roman, on sent une menace diffuse. La jument semble s'être blessée, Billy s'est coupé et Barnabas qui pioche la terre, ramasse un caillou qui ressemble au croc d'une bête archaïque. Et puis c'est le drame : la grange prend feu de façon inexplicable, un homme y trouve la mort : le vieux Matthew Peoples, un employé de Barnabas. Mais aussi toutes les vaches, seul bien de la famille sur cette terre aride et inhospitalière. Un sillage de feu qui ne va pas s'en tenir là et incendier le quotidien des Kane, en les consumant lentement à travers un récit hors normes.

C'est le premier roman que je lis de Paul Lynch et je ne suis pas encore tout à fait sûre de m'être remise de cette plume époustouflante qui vous laisse sans voix.  Le genre de livre, où, sonné après l'avoir refermé, vous vous demandez ce que vous allez bien pouvoir lire après ça.

L'Irlandais est amateur de longues phrases proustiennes, pour décrire l'austère Donegal, où la terre et les hommes sont liés comme d'un seul bloc, où le passé est ancré dans le présent, où les ossements font partie de la vie. Les personnages du village sont rudes et entourbés : d'"antique[s] faciès modelé[s] par la langue du vent et de la pluie. Sous le parchemin de [leur] peau, ce ne sont pas des os qui se devinent, mais du bois de tourbe, comme s'il[s] avai[en]t été engendré[s] par la mousse." Des êtres de pierre, d'os et de cendres. Des fantômes d'un autre temps, dont le plus menaçant ne cessera de répéter à Barnabas, en parlant des ruines des maisons de la Famine dont il a pris les pierres pour tenter de reconstruire sa grange : "Ces pierres, ce sont nos ossements". Pour lui, c'est un "vol [qui] ne peut entraîner [qu']une malédiction", car "prendre ces pierres, c'est profiter du malheur d'autrui. Elles font partie de la terre, ce sont nos antiques reliques qui doivent rester dans nos mémoires", rugira le vieux Goat Mclauglin. Barnabas, ahuri, expliquera que lui aussi il est menacé par la faim et que prendre ces pierres qui ne servent plus à personne, c'est sauver sa vie et celle de sa famille ! Rien à faire, on lui répondra de se méfier de la colline...
Les personnages de ce village sont complètement effrayants. Même la veuve du vieux Matthew Peoples ressemble à une sorcière qui jette des sorts, n'hésitant pas ravager sa chevelure mèche après mèche devant tout le monde, quand Eskra l'accuse d'être responsable de la mort de son chien, Cyclope, d'avoir massacré ses abeilles par une attaque de guêpes, d'avoir volé ses draps neufs pour remettre ceux cendrés par l'incendie, où on semble apercevoir le visage du vieux Matthew. Ces villageois d'un autre monde (d'un outre monde) en voudront à mort à la famille Kane : tous les prétextes sont bons pour ne pas les aider, ils leur reprocheront d'être des "faux pays" (des immigrés). La miséricorde de Dieu, c'est juste à la messe (mais il n'est jamais question de messe dans le roman), pas au quotidien. Un coup de scalpel de Paul Lynch sur l'hypocrisie de ces personnages monstrueux.

Un roman couleur de cendres où l'ancienneté du paysage, les montagnes semblables à des "créatures archaïques remuant dans leur sommeil, invent[en]t en rêve leur propre mythologie".

Paul Lynch réactualise avec un immense talent le roman gothique (qui n'a pu que me faire penser aux romans de Dermot Bolger, soit dit en passant !). La noirceur laisse parfois place à l'humour : quel délicieux moment de lecture ai-je eu avec l'anecdote du "beurre des tourbières" en tartine !
(Le beurre des tourbière existe bel et bien : c'est le beurre en baratte que les gens avaient mis dans la tourbe pour le conserver et qu'on a retrouvé des centaines d'années après dans la tourbière. On peut en voir dans les musées irlandais.)
Sans parler des cotes de boeufs qu'un villageois offrent avec insistance à Barnabas qui a vu toutes ses vaches carbonisés sur pied... Le lecteur rit jaune, comme le personnage. Je me suis aussi attachée aux animaux qui peuplent ce roman, au même titre que les humains, les larmes aux yeux pour Cyclope, le chien borgne des Kane.

La famille Kane n'est pas parfaite mais on les plaint d'autant d'accablements, de se heurter sans cesse à des murs d'incompréhension. Pourtant Paul Lynch ne fait de cette famille une famille modèle : Barnabas a fait une bêtise qui participe de sa perte sans en avoir touché mot à son épouse; Eskra est aussi le reflet de son mari;  Billy raconte sa vie d'ado dans un carnet et quelque chose que personne ne sait, sauf deux autres...
Un univers de personnages mystérieux. A ce titre, la fin révèle une surprise. Un livre où l'on ne s'ennuie pas une minute car Paul Lynch ménage du suspense.

J'ai fini ma lecture le coeur au bord des lèvres.

Un roman que je classe comme un immense coup de coeur et qui m'a fait découvrir un écrivain au talent hors du commun.

A lire absolument en cette rentrée littéraire !

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7 mars 2015

Frangine

 

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C'est la rentrée. Joachim rentre en terminale et Pauline en classe de seconde. Ils sont frère et soeur. C'est Joachim nous raconte au quotidien ce qui s'est passé en ce début d'année scolaire dans un lycée tout ce qu'il y a de banal, ni pire ni meilleur qu'un autre. Un lycée de la France d'aujourd'hui. Lui, il est plutôt à l'aise dans ses baskets, bon élève et observateur. Surtout quand il s'agit de sa petite soeur qu'il voit se renfermer, pleurer...  Très secrète, Pauline n'ira pas d'emblée vers lui pour expliquer ce qui lui arrive.

Et quand il le découvrira, Joachim décidera de toute façon de ne pas en parler à ses parents, pour les protéger. Ses parents ce sont Julie et Maline...
Julie travaille dans une jardinerie et Maline est éducatrice dans un centre de rétention fermé pour ados en déroute. Deux femmes ce qu'il y a de plus normal. Et aux yeux de Joachim et Pauline, une famille comme les autres, avec les mêmes problèmes que n'importe quelle famille : des engueulades, des problèmes de boulot, de la fatigue, des rires, des pleurs, des grand-parents, des souvenirs, des albums photos.  Enfin deux ados avec des problèmes d'ados. Joachim en pince pour une fille de son lycée. Mais Pauline se morfond.

Parce que Pauline est harcelée par ses camarades qui ont appris qu'elle avait deux mamans. On la traite de "gouine" (ben oui, si vous avez des parents homos, forcément, vous l'êtes, dans leur tête), on insulte ses parents, on la menace sexuellement, etc. C'est le fait des élèves, mais les adultes qui apprennent la violence psychologique subie par cette gamine ne volent pas non plus forcément à son secours. Heureusement, il y a un prof de sport, à qui Joachim va se confier. Heureusement aussi Pauline est quelqu'un de courageux, qui, malgré son accablement, trouvera le moyen d'affronter ses adversaires à sa façon (bonne partie de rigolade au rendez-vous pour le lecteur !)

Un livre que je n'aurais pas ouvert si je m'en étais tenue à la couverture que je trouve très moche. Mais pour en avoir entendu largement du bien, je l'ai ouvert et je ne l'ai plus lâché, absorbée par le ton percutant de Marion Brunet qui aborde un sujet d'actualité : l'homophobie.

Un roman sur l'intolérance, les préjugés et la bêtise. Cependant, Marion Brunet n'élude pas non plus les problèmes : les deux adolescents se posent inévitablement des questions sur leur père génétique; Julie et Malin ont dû se rendre à l'étranger pour mener à bien leur projet de fonder une famille ; c'est Julie qui a porté les enfant, mais est-ce que Malin se sent moins mère pour autant ? Bref, qu'est-ce qu'un père et qu'es-ce qu'une mère ? C'est quoi une famille ?

L'auteur démontrer aussi, à travers la figure des grands parents dans ce roman, que les familles hétéroparentales ne sont pas forcément parfaites : les grands-parents sont divorcés ou alors ont rejeté leur fille quand elle leur a annoncé qu'elle était "gay" et qu'elle allait quand même fonder une famille.
Elle met en balance avec beaucoup de justesse la question de la "normalité". En fin de compte ce qui fait le plus de mal à ces ados et leurs parents, c'est l'intolérance des autres.

Un roman primé dont j'ai apprécié le ton juste (pas du tout moralisateur), le franc parler , l'écriture dynamique et l'humour qui pointe par moments.

Un autre roman est paru récemment, La gueule du loup : je sais déjà que je vais le lire.

4 mars 2015

Un voyage à Berlin

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Traduit par Bruno Boudard

4e de couverture : "Au gré de leurs pérégrinations dans Berlin, Liam et Una se retrouvent. Una est atteinte d'un cancer. Ce sera son dernier voyage. Chacun fait don à l'autre de sa propre histoire et de ses secrets avec pudeur, franchise, humour et tendresse. Una rêve d'assister à une représentation de Dom Carlos de Verdi, dont le personnage principal lui rappelle son frère aujourd'hui disparu. Liam, quant à lui, est obnubilé par le mariage de sa fille auquel, par égoïsme, il s'oppose.
On ne peut, en lisant ce texten ne pas penser à l'infini tendresse qui liait Hugo Hamilton à la grande romancière irlandaise Nuala O'Faolain, qui s'est éteinte en 2008."

Un livre sorti il y a un mois et dont personne ne parle en France : pas un article dans la presse "traditionnelle", pas une interview. Silence total. Ca me choque parce que Hugo Hamilton n'est pas un inconnu, ni ici, ni en Irlande où il est l'un des plus grands auteurs de son pays. Et puis, comme le dit la quatrième de couverture, on ne peut pas ne pas penser à Nuala O'Faolain qui se cache derrière les traits de Una et ce n'est pas une inconnue non plus en Irlande Nuala !!  C'est "juste" une journaliste connue, qui, un jour, a décidé de prendre sa plume pour raconter son enfance, sa vie  personnelle et intime, à la première personne, dans laquelle beaucoup d'Irlandaises se sont reconnues. Si vous n'avez jamais lu On s'est déjà vu quelque part - journal d'une femme de Dublin et J'y suis presque, je ne peux que vous inciter à le faire.

Le narrateur ici, c'est Liam qui accepte d'accompagner Una à Berlin, une ville qu'elle veut absolument découvrir avant de mourir du cancer qui la ronge. Vêtue de Converse rouges et d'une casquette qui la fait ressembler à Steven Spielberg, Una se laisse pousser par Liam, dans son fauteuil roulant à travers Berlin, sous l'oeil professionnel et bienveillant d'un chauffeur, que tous les deux ont décidé de surnommer Manfred. Una ne se sépare jamais d'un sac à main un peu particulier qui se résume à un grand sachet en plastique transparent fermé par une glissière, où elle fourre toutes ses affaires et ses médicaments.

Pourtant ne vous attendez pas à faire une visite touristique de la capitale allemande en compagnie de ce couple détonnant. En effet, nos deux Irlandais n'ont pas vraiment la tête à Berlin mais bien ailleurs. Una précise que ses "poumons sont en Roumanie [sa] tête à New York, [ses] pieds à Berlin et le reste à Dublin". A chaque fois qu'Una fixe son regard sur un monument ou un tableau, le texte rebondit, s'échappe ailleurs, se joue de la géographie et du temps pour permettre aux personnages d'évoquer leurs blessures intimes.
Una est obsédée par son frère mort, persuadée jusqu'à la fin de ses jours qu'il a été tué par son père et sa mère. Elle raconte son enfance difficile, entre une mère alcoolique et un père journaliste violent. Elle raconte comment ils ont fait d'elle, malgré eux, ce qu'elle est : une femme libre (au caractère sacrément bien trempé et jusqueboutiste), une femme qui "voulait voir les femmes gagner la liberté d'être elle-même, sans avoir à porter des bébés si elles ne le désiraient pas, de devenir artistes, écrivains ou musiciennes au lieu de sacrifier leur existence entière à élever des enfants, ainsi que l'avait fait sa mère".
Liam raconte son père très sévère : pas de fish & chips parce que le fish & chips n'est pas fait à la maison mais cuisiné ailleurs, alors hors de question ! Un oncle jésuite qui a "fauté".  Une enfance douloureuse qui faisait qu'il se sentait étranger en Irlande. On devine forcément un trait autobiographique de l'écrivain car Hugo Hamilton est de père irlandais (ultra-nationaliste) et de mère allemande. Ce qui lui a valu bien des déboires en Irlande quand il était enfant (il faut lire Sang mêlé et Le marin de Dublin). Liam est aussi obsédé par Maeve, sa fille, du moins l'a-t-il cru pendant longtemps, parce qu'il dira à Una quelque chose que personne ne sait, mais qui a fait basculer sa vie d'adulte.

Si vous vous attendez à un roman sur la maladie, ce n'en est pas un. Ce n'est pas non plus une histoire de couple. C'est avant tout une histoire d'amitié sincère et fidèle jusqu'à la mort :
"Nous n'étions pas liés l'un à l'autre, ni ne vivions sous le même toit, tels des amoureux, nous n'étions pas mariés ni apparentés d'une quelconque manière, comme avec sa famille. Nous étions bon amis, c'est tout. Nous nous sommes rencontrés à un moment où notre vie était un peu en vrac. Elle était mon aînée en livres, en tout." "Nous nous sommes trouvés des atomes crochus simplement en échangeant, en riant ensemble, je suppose."

Un roman où l'humour est loin d'être absent, superbement écrit, fidèle à l'image que l'on garde de Nuala O'Faolain, qui transpire à travers les traits de Una pour chaque lecteur qui a lu ses livres et ses articles (réunis dans Ce regard en arrière) . Le roman d'une grande lectrice, "qui avait la faculté de lire comme si rien ni personne n'existait au monde, en dehors de son livre", d'une journaliste à l'oeil aguerri sur son époque et finalement d'un grand écrivain.

Un magnifique hommage par le très discret Hugo Hamilton qui écrit ici un roman à la fois très intimiste et très pudique. Un livre dont on savoure Every Single Minute (titre original).



 

 

11 juillet 2015

L'âme noire

 

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A travers les mots de Tim Robinson

4e de couverture : "La mer rugit lugubrement autour des rivages d'Inverara, petite île située sur les côtes d'Irlande. Un étranger, blessé dans son corps et son esprit par l'explosion d'un obus, vient loger chez un couple dont les années de mariage ont été dépourvues de joie. L'arrivée de l'étranger va déchaîner leur passion. Car à mesure que le printemps adoucit la beauté sauvage de l'île, l'homme prend conscience de la beauté de la brune Mary - frémissante de vie à l'approche de l'été. Jamais elle n'a aimé un homme avant lui et l'éveil de la sexualité de cette femme le grise."

J'ai découvert l'écriture de Liam O'Flaherty bien avant le blog, avec Insurrection. En lisant cette quatrième de couverture, je savais d'avance qu'elle était à côté de la plaque : bien surpris celles et ceux qui voudront lire un roman de type Harlequin et autre romance chaude ! Liam O'Flaherty n'écrit pas des histoires légères et encore moins grivoises....  Ici à peine 260 pages dans ce format poche et pourtant, c'est ce qu'on appelle un roman consistant, que l'on met un temps à digérer.

Certes il s'agit d'une histoire d'amour, mais avant tout d'un roman âpre, à l'image de la rudesse de la vie sur cette île d'Inverara, rythmée par les saisons. L'histoire commence en hiver et se termine en automne. La Petite Mary est l'épouse de John le Rouge. On l'appelle ainsi non parce qu'elle est petite mais au contraire parce qu'elle est de grande taille. Elle détonne dans le paysage tant par son physique que par son origine sociale. Tous les habitants d'Inverara sont des paysans. La Petite Mary est la fille naturelle d'un grand propriétaire terrien. Un soir de beuverie John le Rouge s'est laissé persuader de l'épouser (mais on ne sait pas pourquoi) : il le regrettera pour la vie, maudissant pour toujours ses lèvres qui ont dit "oui". Le mariage ne sera jamais consommé.
Un bref aperçu du romantisme de la Petite Mary :

"Tous les invités étaient partis en chantant, fortement éméchés, et il avait essayé d'étreindre Mary, mais elle lui avait asséné en plein front un coup qui l'avait envoyé trébucher contre le mur de la cuisine." (ambiance !...)

Les deux personnages se détestent cordialement. John le Rouge est aussi laid que la Petite Mary est belle. On se moque du premier, soupçonné d'être impuissant (puisqu'ils n'ont pas d'enfants). On se méfie de la seconde à cause de sa beauté et du sang qui coule dans ses veines.
Tous les personnages de l'île n'attirent aucune empathie. Même pas cet étranger qui va venir perturber malgré lui la vie en huis clos des îliens, dont l'activité favorite est de s'envoyer des verres de cognac (*) dans les shebeens. Fergus O'Connor a été envoyé à Inverara sur les conseils de son médecin, pour soigner son âme traumatisée par la guerre : "Partez donc dans l'Ouest pêcher le poisson. Cela vous fera plus de bien que de classer des bouquins." Il ne sera désigné que très peu de fois par son nom de famille, son prénom n'apparaît qu'une seule fois car il est et restera l'Etranger.

L'Etranger est avant tout The Black Soul . Limite schizophrène. Pourtant la Petite Mary va tout de suite être attirée par ce type qui ne lui accorde aucune attention, ou bien est très désagréable avec elle. Donc, elle emploie les grands moyens : la sorcellerie, sauce irlandaise (évidemment!) :

"(...) elle referma la porte et s'approcha sur la pointe des pieds du lit de l'Etranger, regardant autour d'elle comme si elle allait commettre quelque honteux forfait. Elle tira un charme de son corsage. Sa mère le lui avait donné le jour de son mariage. Il était dans sa famille maternelle depuis d'innombrables générations (....). Elle plaça le charme sur le lit. Elle remplit d'eau une tasse qu'elle posa sur une chaise à côté du lit. Puis elle pressa le charme contre son coeur avant de le baiser. C'était une pierre plate et jaunâtre, couverte d'inscriptions que l'on disait gravées en Ogham Craombh, l'antique écriture des druides. Sa mère lui avait dit qu'à l'origine le charme avait été donné à une princesse Firbolg par un guerrier Tuatha de Danaan, en échange de son amour, et qu'il avait le pouvoir de sauver de la mort ou des desseins du diable l'amant de celle qui le possédait. (...).
Par trois fois elle trempa la pierre dans l'eau et par trois fois elle la pressa contre les lèvres de l'Etranger en adressant une prière à Crom. Et bizarrement, après la troisième application, il remua, puis il se tourna sur le côté et ouvrit les yeux."

Soupir d'aise de la lectrice ferrue de mythologie irlandaise devant ce charmant passage !!  Le seul passage charmant (dans tous les sens du terme) du roman car ensuite ça vire au tragique mais je ne vous dévoilerai pas la fin de l'histoire, même si je peux dire qu'on passe du noir à une teinte de gris ambiguë.... La fin  a tout d'un thriller, contrairement au reste.

Il est difficile de parler de ce roman car en fin de compte il ne s'y passe pas tant de choses que ça. Mais paradoxalement il est dense. A l'instar des personnages, la nature et en particulier l'océan sont des créatures à part entière qui habitent la plume de Liam O'Flaherty. Parce que, comme il le dit, Inverara est "fille de l'Océan""Inverara reposait dans le sein de l'Océan, telle une jouvencelle endormie dans les bras de son amant."

"En haut des falaises, face à  la mer, là où l'air salé avait le parfum d'un élixir du pays des fées, poussaient d'autres plantes dont personne ne connaissait les noms. C'étaient des petites fleurs tendres ; elles naissaient en l'espace d'une nuit pour mourir à la fin du jour. Elles étaient aussi délicates au toucher qu'une aile de papillon, aussi bariolées qu'un oeuf de macareux."



L'écriture d'O'Flaherty est riche, ciselée, poétique, ensorcelante, tourmentée et noire. Mais au détour d'une phrase, un peu d'humour ("Sur mon âme, vous êtes aussi peu sociable d'un Anglais."). A l'image de la complexité de son auteur. On prend un vrai plaisir à lire ce roman écrit en 1924.
J'ai trouvé d'occasion un recueil de nouvelles (Les Amants/The Pedlar's Revenge) et le plus célèbre The Assassin. Donc je n'ai pas fini de vous parler de l'Homme d'Aran, qui inspira John Ford pour l'adaptation cinématographique du Mouchard.

 

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Pour en savoir plus sur Liam O'Flaherty, c'est ICI

Pour en savoir plus sur l'histoire irlandaise du cognac, c'est ICI

Enfin, je vous invite à chercher Inverara sur une carte....


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A la mémoire de Liam O'Flaherty à Inishmore
(photo prise par moi-même - tous droits réservés)














 

 

 

13 janvier 2015

Nouveauté irlandaise !

 

Demain, 14 janvier, paraît un roman irlandais que j'attendais depuis des mois (il y a des témoins :) )
Un roman de l'écrivain Dermot Bolger mais catégorie "ado/young adult". Sans doute le premier de l'écrivain à être traduit en français dans cette catégorie.
Mais je peux déjà vous dire, pour être plongée dedans sans pour autant l'avoir terminé, qu'il intéressera tous les adultes.
Surtout ceux qui aiment les vieilles baraques en ruines qui recèlent bien des secrets, les superstitions, les êtres mystérieux, les âmes errantes, le jazz et... tout simplement l'Irlande !

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J'avais initialement prévu de rédiger un billet aujourd'hui. Mais les événements de ces derniers jours ont bouleversé mes habitudes de lectrice, tant mon coeur s'est retourné.

Je vous reparle dans les jours qui viennent de ce livre qui me tient en haleine et est à la hauteur de la réputation de l'écrivain.
Donc demain, c'est Charlie et c'est Dermot !
Enjoy folks !

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9 mai 2015

L'été des pas perdus

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4e de couverture : "Madeleine a un grand-père dont elle est très proche. Mais depuis quelques temps, il change, il oublie les choses : pour lui, passé et présent se confondent.
Le temps d'un été Madeleine et lui vont cheminer ensemble."

Madeleine comprend vite que Gramps a un souci qui n'est pas dû à son grand âge, mais quelque chose de bien plus grave. Des pertes de mémoire, des absences comme s'il était ailleurs.
Seule avec lui la plupart du temps, elle l'emmène chez le médecin gérontologue dont il a déjà oublié le rendez-vous. Dans la salle de ce spécialiste (qui n'est pas celui des champignons !), elle observe et s'interroge : "il n'y a que des vieux, certains bien, d'autres miteux, piteux, malheureux. Qu'est-ce qu'il fait, mon grand-père pimpant, brillant, au milieu de ces croûlants ?"
Gramps prend la mouche, furieux et malheureux de croire que le médecin le prend pour un vieux fou, refusant de regarder en face la maladie qui lui grignote la mémoire : Alzheimer. Du moins on le devine, même si son nom n'est jamais cité.
Alors, parce qu'"il raconte, toujours il raconte, les mêmes histoires de lui quand il était petit, comme si c'était hier",  (...) son village, les vaches, la mer, le bocage et la mer. Et sa mère, son père, sa chère grande soeur, ses deux petits frères (...). Les Allemands, méchants. Le mystère, la peur, les alertes (...), les bateaux, (...) les avions fous, les bombes, les grands soldats. La joie.", et qu'il rêve de retourner là-bas, en Normandie,  de l'y emmener pour lui faire découvrir les lieux de son enfance, Madeleine décide de réaliser ce rêve et de l'accompagner.  Nous voilà partis avec les deux personnages pour un road-trip normand jusqu'à Utah Beach.

La maladie se manifeste par intermittence, tout au long du récit où le passé et le présent finissent par se confondre. Mais peu importe "parce qu'on reste toute sa vie le petit qu'on a été.
Et qu'on a une maison où on a envie de rentrer : celle où on a grandi. Même si elle a disparu. Même si on n'en a pas eu."

L'occasion aussi pour la petite Madeleine d'une belle leçon d'Histoire à travers celle de son grand-père, qui lui fait vivre le Débarquement comme si elle y était. La révélation aussi d'un mystère familial : la raison la plus probable de la disparition de l'autre Madeleine, la soeur de son grand-père...

Un roman sensible et magnifiquement écrit. Rachel Hausfater possède une vraie plume littéraire, très poétique, parsemée de rimes, mais pourtant simple, accrocheuse et accessible aux jeunes lecteurs. 
Un récit où le personnage du grand-père n'est pas diminué par sa maladie, mais au contraire magnifié par son voyage pour retrouver le petit garçon qu'il a toujours été.

Au-delà du sujet de la maladie d'Alzheimer, ce fut pour moi une belle lecture pour 8 mai !
Disponible à partir du 13 mai dans toutes les bonnes librairies.

Merci à Flammarion de m'avoir permis de choisir ce livre !




 

2 mai 2015

Et je danse, aussi

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 C'est en regardant une célèbre émission télévisée d'actualité littéraire que j'ai découvert que l'auteur de Terrienne (à savoir Jean-Claude Mourlevat) avait eu une idée un peu farfelue : envoyer un mail à Anne-Laure Bondoux (le premier qu'envoie Pierre-Marie Sotto à Adeline Parmelan) et d'attendre sa réaction. Anne-Laure Bondoux, alors plongée dans l'écriture d'un roman, se prend au jeu d'un roman épistolaire à quatre mains. Je dois dire que ça m'a bien intriguée de savoir ce que ça pouvait donner. Donc je me suis jetée dessus.

Pierre-Marie Sotto, écrivain célèbre et Prix Goncourt trouve un jour dans sa boîte aux lettres une mystérieuse enveloppe avec au dos l'adresse email de son expéditrice, une certaine Adeline Parmelan. Pensant qu'il s'agit d'un manuscrit, il répond à sa mystérieuse interlocutrice qu'il n'ouvrira pas l'enveloppe puisque lire ce genre de document relève du boulot d'un éditeur et pas de celui d'un écrivain. N'empêche, Pierre-Marie Sotto ne se doute pas encore que ce premier courriel est le début d'une longue correspondance, celle de ce roman épistolaire de près de trois cents pages que nous tenons entre nos  mains...

Les deux personnages principaux se dévoilent peu à peu. Surtout Pierre-Marie, l'écrivain connu et reconnu mais en panne d'écriture depuis plusieurs années. Il a déjà correspondu avec une lectrice, avant Adeline, mais celle-ci est partie en Irlande pour suivre son mari ! Pierre-Marie a cessé de lui écrire car il trouvait que sa prose collait "sans doute trop près à sa réalité" : "Je lui aurais volontiers pardonné de s'inventer un peu." 
Pourtant notre écrivain est celui qui s'invente le moins dans sa correspondance avec Adeline. Ainsi, il lui dévoile pourquoi il a cessé d'écrire et pourquoi, un jour, il a réussi à décrocher le Goncourt. Ben oui : Pierre-Marie a eu une muse en la personne de sa cinquième épouse ! Une belle Italienne, traductrice, qui s'est fait la malle, sans prévenir. Il ne sait pas pourquoi ni même si elle est encore vivante. Depuis, il se morfond et s'ennuie.

Pierre-Marie est un personnage très sincère pour un écrivain. Il ne cache rien. Il va jusque à corriger les inexactitudes de sa vie privée qu'Adeline a trouvé sur Internet : "Marié trois fois ? C'est faux je l'ai été quatre. Et j'ai six enfants" "Ma troisième femme est norvégienne (...) Choc des cultures. Nous nous sommes séparés en bons amis. Nos trois enfants sont bilingues."

Mais bon, le pauvre gars, maintenant , il est tout seul et en plus il ne parvient pas à écrire !  Adeline lui prend le pouls, tente de lui donner de l'allant :
" Soyez écrivain dans le silence et le désarroi, soyez écrivain sans un mot, sans une virgule".
"Depuis quand vos personnages vous emmerdent-ils ? Depuis quand avez-vous perdu votre flamme ? Voulez-vous un briquet ?"
"Tenez, pourquoi n'écrivez-vous pas des histoires pour les enfants ? Vous voilà seul dans votre maison vide (...) avec votre satané chat".

Adeline, cette mystérieuse correspondante 2.0, sait ménager des surprises à l'écrivain comme au lecteur, parce qu'elle ne manque pas d'imagination et que sa vie est compliquée. Même si elle reproche à Pierre-Marie de la percevoir comme un personnage de roman, elle n'est pas tout à fait innocente dans ce jeu-là, et que son interlocuteur d'écrivain découvre la vérité sur ce qui elle est réellement la terrifie.
"Ce que je voulais dire hier, c'est que je ne suis pas une héroïne échappée d'un roman de Zola ou de Dickens : je suis comme des millions de gens qui se débrouillent avec ce qu'ils ont." C'est marrant, il a une drôle de bouille son petit ami dans la réalité...

Les deux protagonistes vont finir par s'attendre l'un l'autre sur leur boîte électronique, s'attendre comme on attend la suite d'un feuilleton addictif. Ils vont semer des poussins (comprendre : faire des digressions sur des sujets à évoquer) qu'ils se promettent de récupérer plus tard. Des personnages secondaires apparaissent. Les intrigues se multiplient.

A un moment donné, je me suis demandé comment Jean-Claude Mourlevat et Anne-Laure Bondoux allaient retomber sur leurs doigts d'écrivain, emportés par leur plume imaginative et percutante : il y avait des poussins partout ! Et l'impression que les créateurs des personnages s'amusaient beaucoup. La fameuse enveloppe a même disparu de la trame narrative, du moins passe largement au second plan. Normal, puisque Pierre-Marie se fait un "film" sur Adeline. Mais finalement, celle-ci le ramène à l'origine de leur rencontre virtuelle, préférant prendre les devants sur la réaction de l'écrivain s'il ouvre l'enveloppe.... Effectivement, on n'est pas au bout de nos surprises !

Evidemment, on imagine que c'est un peu "casse-binette" d'écrire un roman à quatre mains. Il doit falloir vraiment bien s'entendre. Pourtant, ici tout se tient et l'on sent que les deux auteurs se sont beaucoup amusés. Et c'est ce qui ressort de ce roman épistolaire : le fun, sur fond d'histoire d'amitié. Une correspondance truculente, pleine de répliques qui font mouche.

Un roman sur le pouvoir de l'imagination et de la création, où la fin de l'histoire sera d'ailleurs... à imaginer par le lecteur.

Une lecture qui met de bonne humeur.

*********


Edit : ce billet est certainement plus mal écrit que sa première version, malencontreusement effacée par une erreur de manipulation de votre blogueuse qui s'est embrouillé les doigts sur son clavier, emportée par les sentiments jubilatoires que lui inspire ce bouquin.



 

 

 

14 avril 2015

Refuges

 

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Mila, jeune romaine de 17 ans, retourne, le temps d'un été, à Lampedusa, l'île où elle passait ses vacances enfant. Elle n'y avait pas remis les pieds depuis six ans. La maison familiale, la Pointe des Orangers, est toujours là. La famille est toujours là. Seul n'est plus là, le petit frère de Mila, mort d'une méningite alors qu'il était bébé.
La seule chose qu'elle redoute : passer quatre semaines avec ses parents, parce que juillet est depuis un mois funeste. "Depuis que Manuele était mort, c'était toujours la même chose : où qu'ils soient, Mila avait toujours l'impressionque son père cherchait à remplir le temps, de manière tellement désespérée que c'en était presque comique." La seule solution pour Mila d'échapper à l'ambiance morbide est de trouver un vélo est de partir explorer l'île. Gina, sa tante, va réaliser son voeu et lui prêter une vieille bicyclette  Bianchi, d'un vert un brin kitch.
Sa mystérieuse cousine Paola, étudiante au visage de Madone, lui révèlera les secrets de Lampedusa, île paradisiaque, surnommée l'île du Salut.

Les aventures de Mila et de Paola sont entrecoupées, au fil de la lecture, par huit voix, venant de l'autre côté de la Méditerranée, d'Erythrée plus précisément. Les voix  de jeunes de leur âge, qui décrivent le calvaire de leur vie dans leur pays natal et leur espoir de trouver une existence plus humaine en Europe. Prendre tous les risques, quitte à le payer de sa vie, ce sera toujours mieux que vivre en Erythrée. Ces huit voix, nous les retrouveront embarquées dans un Zodiaque pour une traversée de l'Enfer.

La narration joue sur le contraste entre la douceur de vivre qui émane de Lampedusa, avec son soleil, ses plages de rêve, le bleu du ciel, les fleurs partout, la langueur des habitants et l'horreur décrite par les Erythréens. Mila a une histoire familiale compliquée depuis la mort de son petit frère, une famille brisée et figée dans la douleur. Elle cherche en Lampedusa un refuge et un espoir d'un futur plus serein. Les migrants Erythréens portent cet espoir en eux également. Le lien entre les deux histoires est de cet ordre : Lampedusa, l'île du Salut, l'île des refuges.

C'est l'énigmatique Paola à la beauté quasi mystique, qui révèlera à Mila la face cachée de cette île italienne aux confins de l'Europe : l'île des migrants clandestins, fuyant un véritable camp de travail forcé dans leur pays. Une véritable gifle pour Mila, la gifle qui l'aidera à grandir, surtout quand elle apprendra par la bouche de sa cousine qu'une loi votée en 2006 (la loi Bossi-Fini) a opéré "un durcissement des conditions d'accueil des migrants en Italie". Une loi qui a "conduit à la mise en place de poursuites judiciaires pour toute personne, notamment les pêcheurs qui, recueillant un migrant, se retrouve de fait complice d'immigration illégale".

Un roman magnifiquement écrit, qu'on ne lâche plus, sur un sujet d'actualité, comme souvent avec Annelise Heurtier. On se laisse porter facilement par la poésie de Lampedusa, on est tenu en haleine par les voix des migrants et horrifié par leur condition. Une lecture où l'on ne s'ennuie pas une minute et où l'on finit outré par la loi votée par le gouvernement Berlusconi de l'époque. Heureusement, un livre qui porte l'espoir dans les dernières pages.

Une lecture que j'ai apprécié même si mon horizon d'attente était un peu différent : je m'attendais à un récit davantage centré sur les conditions de vie des migrants survivants à Lampedusa, sur l'accueil réservé, le récit d'une rencontre, ce genre de choses-là.

En tout cas, un roman qui a le mérite de rappeler l'horrible réalité des migrants fuyant leur pays : s'ils fuient, c'est pour tenter de sauver leur vie, pas pour ""profiter" des aides sociales des pays européens", comme le dit  très bien l'auteur à la fin du livre. Annelise Heurtier rappelle également que la loi Bossi-Fini "entre en contradiction avec plusieurs textes internationaux tels que la Convention des Nations unies sur les réfugiés", entre autres.

Merci aux Editions Casterman !

 

 

 

 

6 avril 2015

Le bonheur de A à Z

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Traduit par Marie Hermet

Candice Phee vit à Albright, petite ville près de Brisbane en Australie. Elle a douze ans et n'a pas d'amis dans sa classe ni en dehors. Les autres élèves la surnomme "gogolita". Pourtant Candice n'est pas du genre à se plaindre et se trouve très bien toute seule. Elle n'aime pas beaucoup parler. Elle préfère écrire des mots sur un bout de papier quand elle estime que c'est trop compliqué pour elle de s'exprimer oralement.  Un jour, un nouvel élève arrive dans la classe. Son nom : Douglas Benson. Celui qui brisera la routine de sa vie et la sortira de son isolement. C'est aussi le moment que choisit Miss Bamford, la prof de français, pour donner un devoir à la maison : "écrire un paragraphe de [sa] vie pour chaque lettre de l'alphabet. Vingt-six paragraphes au total, commençant chacun par une lettre de A à Z". Son devoir, le lecteur l'a entre les mains. Et quel devoir !

Parce que Candice est tout sauf bête. Elle a même une intelligence qui semble largement supérieure à la moyenne. Elle est juste différente et a conscience de sa différence. Elle scrute le monde qui l'entoure avec précision mais avec une perspective particulière qui n'appartient qu'à elle. Son oncle, elle ne l'appelle pas "tonton" mais systématiquement "Riche Oncle Brian" alias "ROB". Douglas est "Douglas Benson d'une Autre Dimension". Parce que Douglas est persuadé de venir d'un autre monde, un monde alternatif d'une autre dimension. Ses vrais parents seraient ailleurs. Ici, ce ne sont que des fac-similés de parents qu'il a à la maison...
Candice est d'une franchise à toute épreuve. Douglas Benson d'une Autre Dimension va pouvoir s'en rendre compte dès les premiers mots échangés :
" - Tu peux garder un secret ? a chuchoté Douglas Benson.
- Non, j'ai dit en chuchotant moi aussi.
- Oh.
J'ai repris mon travail. Un minute plus tard, nouvelles tapes sur le bras.
- Même pas un peu ?
- Non.
- Oh.
Il y a eu un troisième essai.
- Tu veux que je te dise mon secret quand même?
- Non.
- Oh."
Douglas Benson d'une Autre Dimension la trouve bizarre et pour lui ça tombe bien parce que lui aussi se considère comme bizarre. "On pourrait être amis. Des amis bizarres." Et les voilà les meilleurs amis du monde de cette histoire bourrée d'humour.

On découvre peu à peu que la famille de Candice s'est fracassée en plein vol suite à un drame dont ses parents ne parviennent pas à se remettre. On découvre que c'est aussi ce drame qui a fait de Candice ce qu'elle est actuellement. On découvre une famille où il y a de la jalousie et des rancoeurs. Une famille où le bonheur semble avoir fui pour toujours.
Douglas Benson s'est aussi fracassé la tête et depuis il n'est plus le même. Candice adore d'ailleurs son crâne pleine de bosses, qu'elle décrit très souvent.
Mais plutôt que de continuer à vivre une vie fracassée, pleine de douleur et de chagrin, la gamine se donnera comme mission de ramener le bonheur autour d'elle : "Je veux partir à la poursuite du bonheur, je veux l'attraper, le retenir par le col de sa chemise et le tirer de force jusque chez moi."

Sa vision optimiste du monde et son inconscience du danger parfois, vont l'aider et nous faire vivre des aventures pour le moins cocasses.

Deux adolescents étranges mais les plus attachants du monde ! Un livre qui vous fracassera fera mourir (de rire). C'est vraiment ce qui a failli m'arriver ! Le chapitre le plus dangereux pour moi a été celui intitulé "K comme Kacha". Méfiez-vous de Candice quand elle décide de ressouder sa famille en faisant du jambalaya (d'après une recette que lui a imprimé Douglas) :  les émissions de télé-réalité culinaire en perdraient leur audience ! C'est assez économique comme plat, version Candice : "Je ne sais pas comment c'est arrivé, mais il restait plus de choses dans leur assiette à la fin du repas qu'au début." ...
Mais de toute façon, ça la change des hamburgers où "on vous promet la lune (dans ce cas un hamburger ultrasexy) et on vous donner une crotte".
Ce n'est pas Ersatz-Poisson (son poisson rouge) en pleine crise mystique qui dira le contraire...

Une écriture qui fait mouche dans une ambiance loufoque. Ce roman est un concentré de bonne humeur. Barry Jonsberg se garde bien de nommer ce qu'a Candice et même Douglas et d'appeler ça une maladie. Au lecteur de se faire son idée.

En tout cas, le roman Young Adult le plus drôle que j'aie lu cette année ! J'en redemande...
Ce livre a d'ailleurs été récompensé en Australie pour divers prix littéraires. Pour en savoir plus, c'est Ici.

 

26 février 2015

Les chiens de Belfast

 

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Traduit par Patrick Raynal

4e de couverture : "En 1978, à Belfast, une femme est violée puis tuée par des inconnus, son cadavre laissé en pâture aux chiens errants. Nul n'a payé pour ce crime horrible. Mais vingt ans plus tard, une mystérieuse blonde sème les cadavres un peu partout en ville... Pour Karl Kane, détective privé qui mène l'enquête sur l'une des victimes, il vaudrait mieux ne pas barrer la route à ce qui a tout l'air d'une vengeance en règle."

C'est avec un an de retard, mais j'ai enfin rencontré le détective privé belfastois Karl Kane !  Un personnage haut en couleurs, et en proie à des crises hémorroïdaires qui lui pourrissent la vie. Heureusement qu'il a Naomie (son assistante mais pas que...) qui finit par lui prendre un rendez-vous chez le toubib. Non mais sans blagues : si on a une carrure de détective privé et qu'on jure toutes les trois secondes sur sa virilité, on n'a pas peur du docteur !

Rappelez-vous que le créateur de Karl Kane fait parler ses personnages "cash". Ames sensibles s'abstenir mais vous raterez encore un bon polar à la sauce Sam Millar.
Karl Kane, tout détective viril qu'il pense être, se voit embarqué un peu malgré lui dans une sordide affaire où les cadavres s'accumulent, jusqu'au cadavre de la personne qui lui a demandé l'enquête (c'est "ballot" !).  En même temps, Karl Kane n'a pas trop le choix des enquêtes qu'il mène car son cabinet de détective est accablé de dettes et les factures à payer s'accumulent. C'est donc presque plus les enquêtes qui le mènent que le contraire !
Au fil des pages, il est question d'une mystérieuse blonde qui hante les pubs de Belfast en buvant du drambuie. Elle semble cacher d'autres cordes à son arc. Et comme si ce n'était pas suffisant, il y a beaucoup de gens dans l'univers belfastois que fréquente Karl Kane qui se dissimulent derrière de faux noms. A commencer par la personne qui lui a demandé d'enquêter (décidément, ce n'était pas un cadeau ce "client"!). Et puis, la police de Belfast est pourrie jusqu'à l'os. Mais le meilleur est pour la fin !

Derrière ce roman très noir, ce héros viril, on devine un personnage au grand coeur, plus fragile qu'on ne le pense. Il découvre une histoire douloureuse, tellement affreuse qu'elle l'atteint au coeur, le laisse au bord de la crise cardiaque :
"Son coeur faisait ça de temps en temps, il trébuchait, battait irrégulièrement. Ca n'arrivait pas souvent, peut-être une ou deux fois par mois, et ça le laissait momentanément la tête un peu vide. Pas cette fois. Cette fois il se sentait dangereusement proche de la mort
Pauvre fille..."

Pourtant l'humour n'est jamais absent dans les romans de Sam Millar. Le lecteur a tout de même droit à quelques moments sacrément drôles, notamment dans les échanges entre Karl et Naomie qui ne manquent pas de piquant quand ils s'agacent mutuellement :
"C'est toi qui bredouilles un galimatias incompréhensible, genre Mary Poppins sous LSD !" .
Heureusement que Naomie est le genre de femme à porter le pantalon. Du coup, ils forment à eux deux une équipe de choc au milieu d'une foule de personnages qui ne leur veulent pas du bien.

Sans doute le roman le plus noir que j'aie lu de Sam Millar, avec Poussière tu seras. Un roman qui montre une corruption à tous les étages à Belfast, jusque chez ceux qui sont censés veiller sur vous. Un roman qui vous passera l'envie d'appeler les flics si vous séjournez dans la ville et que vous avez des problèmes !

Par moments s'il n'était pas rappelé que le roman se passe de nos jours et à Belfast, j'aurais pensé qu'il se passait dans les années 50 aux Etats-Unis. L'histoire se déroulait d'ailleurs dans ma tête en noir et blanc, comme un bon vieux film américain, avec une blonde aux cheveux crantés à l'écran (mais qui boit du Drambuie !)
Par moments aussi, ça m'a fait penser à du Tex Avery aussi !!

Alors je ne sais pas si c'est mon imagination mais ce fut ma lecture des Chiens de Belfast. : un mélange d'humour irlandais et de roman noir américain, de Tex Avery, le tout arrosé de Drambuie. 
Un bon moment de lecture même si ce n'est peut-être pas mon roman préféré de Sam Millar qui reste pour l'instant The Redemption Factory.

Un roman noir façon expresso très serré. A découvrir.

 

 

 

 

 

16 janvier 2015

Le sort en est jeté

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Traduction : Marie Hermet

Septembre 2009, Joey, 16 ans et 8 jours,  fait sa rentrée à Stradbrook College, son nouveau lycée, après avoir été victime de harcèlement dans le précédent. C'est un adolescent fragilisé et pas très à l'aise dans ses baskets qui pénètre dans la classe, bien décidé à se fondre dans la masse, à devenir le plus invisible possible. Pourtant, il ne pourra éviter la rencontre avec le magnétique Shane O'Driscoll, nouvel élève qui arrive le même jour que lui. Et c'est aussi sans compter pour son attirance vers Aisling, la belle fille aux cheveux noirs presque bleus.

Joey a perdu son père quand il était encore bébé. Musicien perfectionniste, il cherchait le son qui le rendrait immortel. Mais il se tue dans un accident de voiture devant les ruines du Hellfire Club, où autrefois des joueurs débauchés se saoûlaient de whisky de contrebande adouci au beurre fondu, en portant un toast à la santé du diable... Ce lieu traîne également une légende sulfureuse (que je ne vous raconterai pas mais qui vous fiche des frissons).
1932 : Thomas découvre le jazz . Pour le père O'Connor c'est la musique du diable parce que c'est une musique qui vole les âmes. A cette évocation, le médecin de Thomas éclate de rire et lui explique ce qu'est un changeling : une créature maléfique ni morte ni vivante que les mauvais esprits déposent dans un berceau, à la place d'un bébé...

Et puis il y a cette maison en ruine, que tout le monde pense inhabitée...

Nous sommes en Irlande, à Blackrock et ses environs, à quelques encablures de Dublin. Dans un contexte très contemporain et réaliste. Pourtant Dermot Bolger tricote un récit qui vous fera plonger, de manière vertigineuse dans un autre univers. Celui du fantastique mais néanmoins tout en semant le doute dans votre conscience de lecteur. En tout cas, tout au long de ce récit qui se partage entre les années 30 et 2009, de manière non chronologique, je me suis vraiment posé des questions et demandé comment l'écrivain allait arriver à retomber sur ses pieds.

Joey, Shane et Aisling ont comme point commun d'être fragilisé par la vie à un moment clé de leur existence. Ce sont également des êtres solitaires, timides et sauvages qui ont du mal à nouer des contacts avec les autres. Même chose pour Thomas. Leur histoire respective est dévoilée au fur et à mesure, de manière fragmentée. Elles résonnent comme des échos vertigineux, comme un sortilège dont on ne peut se défaire. C'est du moins ce qu'on essaie de leur faire croire.  Mais justement, qui est vraiment Thomas ? Qui est vraiment Shane ? Qui ment ? Qui tire les ficelles de la manipulation ? Qui sera assez fort pour s'en sortir et devenir libre ? "Parfois, il faut partir loin de chez soi pour découvrir qui l'on est vraiment. Il y a très longtemps, quelqu'un m'a dit qu'en chacun de nous se cachent plusieurs personnalités, des bonnes et des mauvaises, qui attendent l'occasion de se manifester."

Un suspense intenable va vous mettre la tête à l'envers avant de vous la retourner à l'endroit. La solution se trouve dans les toutes dernières pages du roman, tout en laissant votre part d'imaginaire faire un choix.

Un beau roman sur l'identité, les âmes errantes qui se cherchent. Un roman qui sonde les psychés adolescentes de manière incroyable mais aussi un sacré thriller à la fois fantastique et psychologique qui révèle l'étendue du talent de Dermot Bolger.
Un livre différent de ceux que j'ai lus de lui jusqu'à présent (mais on retrouve son goût pour le fantastique et le gothique, comme dans  Toute la famille sur la jetée du Paradis). Son premier roman "ado/jeune adulte" mais qui pour moi dépasse largement cette catégorie.

Avis aux amateurs de frissons et de littérature irlandaise : quel que soit votre âge, vous allez adorer ! Je le classe "1er coup de coeur 2015".
Je vous reparle de Dermot Bolger bientôt car j'ai aussi Le ruisseau de cristal dans ma Pile. Et tout un autre tas de nouveautés irlandaises dont je n'ai pas encore eu le temps de parler !

Merci à Flammarion Jeunesse.





 

 

 

 

5 juillet 2014

On Canaan's Side

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Lilly est une vieille femme de 89 ans. Elle vient de perdre Bill, son petit-fils et pense mettre fin à ses jours. Mais avant cela, elle a décidé de vous raconter sa vie... Lilly vit à Washington mais elle est irlandaise. Elle a dû fuir son pays dans les années 20 parce qu'elle s'est amourachée de Tadg, le compagnon de tranchée de son frère Willie. Celui-ci, contrairement à Willie, est revenu vivant du bourbier picard de la Première Guerre mondiale. Comme il a besoin de travailler, il s'engage par hasard, sans trop savoir pourquoi, dans la milice des Black and Tans. Seulement voilà, l'IRA ne fait pas de cadeaux à ceux qu'ils considèrent comme des traitres. Lilly et Tadg s'embarquent donc pour New York pour échapper à leurs tueurs. Seulement, l'IRA a des ramifications aussi de l'autre côté de l'Atlantique. Et c'est le début d'une vie mouvementée et riche d'expériences pour Lilly, qui encaissera bien des tragédies ...

Tout d'abord, il faut signaler que On Canaan's Side (disponible en français chez Folio sous le titre Du côté de Canaan) est la suite du magnifique roman Un long long chemin. Il n'est pas forcément nécessaire de le lire mais ça aide à comprendre les allusions au début du roman et à comprendre qui est le père de Lilly, ainsi que l'époque compliquée dans laquelle ils vivent. C'est en fait le troisième roman que Sebastian Barry consacre à la famille Dunne, le premier étant Annie Dunne.

L'épopée de Lilly aux Etats-Unis est vraiment prenante. Sebastian Barry mène avec brio deux plumes ici : celle de la poésie et celle du thriller.
Ayant lu le livre en VO, ce qui m'a frappée, c'est que ce roman est peuplé d'oiseaux (je ne suis déjà pas très fortiche en ornithologie avec des noms de piafs en français, alors autant vous dire que je me suis heurtée à un problème de vocabulaire sérieux dans les noms anglais!). Il y a les oiseaux de la nature irlandaise et les oiseaux humains qui sifflent dans leur salle de bain, s'envolent, disparaissant du jour au lendemain. En particulier, les hommes qui entreront dans la vie de Lilly. Des oiseaux partout chez eux, ici ou ailleurs. Aux Etats-Unis, ou en Irlande ou en Italie, ou en Afrique. Une image du peuple américain intéressante...
Lilly, quant à elle, organise ses souvenirs un peu comme dans un feuilleton TV (elle dit d'ailleurs que ses souvenirs sont comme une sorte de télévision). Le lecteur est pris dans l'enchaînement de sa vie et de ses rebondissements successifs au rythme de l'Histoire. Un récit riche en surprises, où rien n'est fortuit et ce, jusqu'à la dernière page. Un conseil : prêtez une attention particulière à la description de Joe, le deuxième homme de la vie de Lilly, après Tadg... Sebastian Barry insuffle dans son héroïne tout le talent d'une conteuse de veillée irlandaise ! D'ailleurs, elle adore les histoires : "I like stories that other people will tell you, straight from the mouth - or the gob as we used to say in Ireland. Easy-going tales, off the cuff, humourous. Not heavy-hearted tales of history."

On se prend d'empathie pour cette femme au coeur qui se brise comme une poupée de porcelaine. Une vieille femme de 89 ans au bord du vide mais à la vie bien remplie et qui ne se plaint pas. Malgré les malheurs qui l'ont frappée, elle ne s'est pas départie de son sens de l'humour. Elle résume sa rencontre avec l'homme de sa vie ainsi  : "It was my secret self meeting his secret self. They shock hands. They went at it."  

Sebastian Barry rend ici encore un roman émouvant, très riche et prenant. Je n'ai qu'un mot : somptueux !

Je ne regrette pas de l'avoir traîné dans mon sac à dos depuis Dublin et je me dis que j'aurais dû le lire depuis longtemps...

 

 

 

10 octobre 2014

L'homme de la montagne

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 Traduction : Françoise Adelstain

Nous sommes en 1979, en Caroline du Nord, plus précisément dans le Parc national de Golden Gate, dans une résidence superbement nommée "Cité de la splendeur matinale (!). Rachel a treize ans et sa soeur Patty en a onze. Leur père est le flamboyant inspecteur Torricelli, divorcé pour cause d'être aussi un flamboyant coureur de jupons. Néanmoins, il adore ses filles, qui, livrée à elles-mêmes (pour cause de mère dépressive), ont comme activités favorites les balades dans la montagne et regarder leurs séries TV préférées installées sur une couverture dans le jardin de leur voisin (tant pis si elles n'ont pas le son, l'image leur suffit, elles font elles-mêmes les dialogues !). C'est bien calme le Golden Gate National Park, un peu trop quand on a treize ans et onze ans. Mais voici qu'une série de meurtres va venir pimenter leur existence et leur réserver bien des surprises.

Ce roman s'est retrouvé de façon totalement inattendu dans ma Pile à lire suite à mes pérégrinations à Festival America. C'est parce que j'ai entendu Joyce Maynard en parler dans un débat et qu'elle a su susciter ma curiosité quand elle a parlé de ce roman en disant que ses héroïnes sont des personnages forts. Et que c'était l'une des choses qui lui importaient le plus. Et puis, il y avait l'issue de l'intrigue (non révélée, évidemment) qui avait l'air d'être un peu hors du commun.
Eh bien je dois dire que je ne m'y suis pas trompée : moi qui ne lit pas si souvent que ça des romans américains, je n'ai pas lâché celui-ci. Et c'est le premier que je lis de Joyce Maynard...

C'est tout d'abord, pour nous, lecteurs français, une sacrée plongée dans l'Ouest américain, un vrai dépaysement, dans cette bourgade à l'ombre du mont Tamalpais - où rodent, en plus des coyotes, ce serial killer qui va terrifier la population pendant des mois et des mois.

C'est aussi une plongée dans les années 70-80, avec en écho la série Drôles de Dames (Farrah est d'ailleurs le surnom que donne l'inspecteur Torricelli à sa fille Rachel). Drôles de dames, c'est en effet ce que sont ces gamines qui jouent les enquêtrices pour aider leur père à trouver le coupable. Parce que, au fil du temps, l'inspecteur Torricelli va perdre de sa superbe face aux medias et à la population car il ne parvient pas à arrêter le meurtrier. Seulement, à 13 et 11 ans, on est inconscients du danger. Les deux gamines vont échafauder un plan, qui évidemment ne se passera pas du tout comme prévu. Mais l'une d'elle aura une idée aussi géniale que burlesque pour les sauver d'un face-à-face qui prend une allure inattendue (ne vous apprêtez pas à pleurer mais plutôt à rire et à trouver, qu'effectivement, ces deux gamines sont de drôles de dames !).
D'ailleurs, Patty faire remarquer à sa soeur qu'"on est tous des drôles de zèbres. Chez certaines personnes, on ne remarque pas leur bizarrerie, mais on en a tous une".

Ensuite, c'est l'âge de 13 ans qu'explore sous toutes ses formes Joyce Maynard. Je ne me rappelle pas de comment j'étais à cet âge-là exactement mais j'ai trouvé que le personnage de Rachel était à la fois très gamine et très mature pour son âge. Du moins, elle évolue au fil des pages dans sa vie d'ado, n'hésitant pas à larguer manu militari son premier  boyfriend qui la prend pour un objet. On s'attache rapidement aux deux gamines au caractère bien trempé, dont on sent que dans la vie, elles ne se laisseront jamais marcher sur les pieds. C'est un trait de caractère qui m'a beaucoup plu, notamment dans sa dimension féministe.

Parce que c'est aussi ce qu'est ce roman aux multiples facettes : un polar qui tient en haleine et un roman d'apprentissage féminin et féministe.

Enfin, la fin n'est pas convenue. Si ce n'est pas tout à fait une happy end (il y aura des morts), c'est toutefois une fin comme je les aime :habile, inattendue, émouvante, mais sans pathos larmoyant. Autrement dit : la vie reprend ses droits.

Et pour vous mettre dans l'ambiance de ce roman,  écouter le titre qui hante le roman:)

The Knack-My Sharona





 

 

30 août 2014

Pétronille

 

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Contre toute attente j'ai replongé dans la lecture d'Amélie Nothomb dont j'ai lu à peu près tous les romans jusqu'au Fait du prince, qui m'avait déçue. Et c'était avant la création du blog. Depuis, mes lectures se sont beaucoup diversifiées, étendues dans des contrées littéraires qui m'étaient inconnues auparavant.
Je sais qu'Amélie a ses détracteurs qui lui reprochent de sortir aussi régulièrement qu'un métronome et à gros tirage, un livre une fois par an au moment de la rentrée littéraire d'automne. Certains lui reprochent même d'écrire des romans avec pas assez de feuilles ! Mais depuis quand la qualité d'un texte se mesure-t-elle à sa longueur ? Ca me rappelle des histoires de dissert à la fac... Cela dit, je serais presque d'accord pour dire que Pétronille est trop court.
Un conseil : quand vous commencez la lecture, veillez à être en solo et dans un lieu bien insonorisé sous peine de voir débarquer les pompiers ou l'asile. L'entourage peut trouver qu'il vous arrive quelque chose de très étrange - "t'as picolé ou quoi ?"...

Il est effectivement question d'alcool dans ce bouquin. Mais pas n'importe lequel. Celui avec des fines bulles : le champagne. Mais pas un trou-chaussettes : le meilleur du meilleur : veuve-clicquot, Rotschild... En effet "l'ivresse (...) relève de l'art" et le champagne provoque "une ivresse qui ne ressemble à nulle autre" : "Il rend gracieux, à la fois léger et profond, désintéressé" ...

Amélie se prend une cuite toute seule jusqu'au moment où elle se rend compte que le champagne la rend de compagnie tellement sympathique qu'il faut en faire profiter quelqu'un. Elle se met en quête d'un "convignon" ou d'une "convigne" de beuverie. Après avoir passé en revue toutes ses connaissances et décrété qu'aucune ne pouvait convenir, elle décide de le/la trouver parmi ses lectrices et lecteurs au moment tellement bizarroïde de la dédicace qui "repose sur une ambiguïté fondamentale : personne ne sait ce que l'autre veut". Seulement Amélie est réputée répondre à tous les fans qui lui écrivent et donc de connaître ceux avec lesquels elle entretient une correspondance.
Une certaine Pétronille Fanto lui tend son exemplaire du Sabotage amoureux. Amélie sursaute sur son siège : "C'est vous ?!" Du choc de la rencontre qui la fait changer de dimension ("je ne sais même pas si c'est passer de la deuxième à la troisième dimension, parce que c'est peut-être le contraire"), débute une histoire d'amitié farfelue avec cette personne qui semble avoir 15 ans et un "regard de piment rouge" mais qui a 22 ans et termine un master de littérature élisabethaine, (et deviendra à son tour un écrivain connu).

Pétronille est française, de milieu populaire, ses parents sont communistes. C'est un croisement entre Zazie dans le métro et Christopher Marlow (pour reprendre ce que dit elle-même Amélie Nothomb de ce personnage haut en couleur dans une interview présentant son livre). Amélie est belge,  fille de diplomate. Un choc de classes mais un duo de choc, avec un goût pour l'absurde qui donne des moments vraiment truculeusement savoureux.
Si je raconte tout, ça n'a plus aucun intérêt, mais sachez que vous trouverez Vivienne Westwood dans ces pages, pas franchement dans le plus reluisant de sa personnalité. Il y a aussi une histoire de pyjama orange sur fond de vouvoiement, une allergie aux acariens, une virée à ski et une disparition dans le désert. Et du champagne pour accompagner le tout.  A l'image punk destroy de ce roman pétillant à souhait mais aussi tragique.

Amélie Nothomb aborde, entre autres, la difficulté de la vivre de sa plume pour 99% des écrivains en France. Dans le bastion éditorial on dirait encore : "Vous savez bien que dans le monde des lettres, les prolétaires n'ont aucune chance." (sic!). De quoi susciter l'indignation. Mais aussi la jalousie. Le vol. La fin du roman à ce titre-là est surprenante et inattendue. Une mise en abyme en forme de pirouette.

La meilleure cuvée nothombienne que j'ai lue depuis longtemps. Faut pas s'en priver !

















 

 

 

14 août 2014

Un coeur noir

 

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Melkior 17 ans, vient de se faire piquer un scooter qui n'est même pas à lui par une racaille qui a lancé un pavé dans la vitrine d'une pâtisserie. Le scoot appartient à "Tonton", le caïd du quartier. Du moins, le scoot fait partie du "trafic" en tous genres de Tonton. Melkior rêve d'être admiré par Tonton. Mais il le craint aussi. Il décide de cambrioler une maison qui a l'air abandonnée pour rembourser le scoot et briller aux yeux de la petite frappe. Rien ne se passe comme prévu et c'est le début d'une histoire rocambolesque et surréaliste.

Olivier Ka décrit la vie morne d'un ado en quête de lui-même et qui n'a d'autre moyen de se projeter dans l'avenir que par les jeunes qu'il fréquente. Et comme les jeunes qu'il fréquente sont des voyous, évidemment, ça ne peut pas aller très loin. Là dessus, l'auteur plaque une autre réalité : celle d'une drôle de quadragénaire qui vit seul dans la pénombre de sa maison, avec pour unique ami(e), sa chienne Chaussette. La rencontre entre Melkior et celui qui s'appelle François va ouvrir l'horizon du gamin, le distancer de la bande qu'il fréquente et finir par le rapprocher de ses  parents qu'il ne comprend pas. Cette rencontre va lui donner l'espoir. Mais le chemin sera pavé d'embûches.

Le début du roman était prometteur mais je ne vais pas y aller par quatre chemins : je me suis vite lassée et ennuyée de beaucoup de topoï,  de beaucoup trop de pistes ouvertes un peu trop facilement et sans vraiment d'originalité : la quête de soi de l'ado qui passe par la tentation de devenir un voyou ; l'homosexualité ; le qu'en-dira-t-on ; l'accident ; la vengeance (par le meurtre?); la renaissance.

A côté de cela, l'histoire a un côté invraisemblable : on voit mal un inconnu donner tout l'argent qu'il souhaite à un gamin qui vient cambrioler sa maison. On voit mal un gamin mettre une raclée finale à la racaille du quartier jusqu'à le laisser pour mort sur une place publique sans être interpelé par la police. On trouve un peu trop cliché l'ancien agent immobilier devenu une sorte de hippie vivant reclus dans la montagne - et expert en conseils pour ados en mal d'identité... Une maison qui a le don de capter les émotions et fait remonter les souvenirs secrets, une sorte d'Amityville sauce française...

Finalement, cela donne une impression de manque de profondeur, de personnages un peu trop dans le stéréotype que réellement fouillés, le tout dans une ambiance surréaliste. Bref, je suis déçue par ce roman bancal à mon goût. Je ne suis pas trop sûre que les ados accrochent à cette histoire.

 

 

12 août 2014

Nos étoiles contraires

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Hazel Grace Lancaster 16 ans, a un cancer de la thyroïde, diagnostiqué stade 4 et métastasé sur ses poumons. Elle ne peut se déplacer qu'avec des bombonnes à oxygène dans un petit chariot et vit en permanence avec des tuyaux dans le nez. Parce qu'elle ne fréquente plus assidument d'établissement scolaire (elle suit des cours de littérature à l'université), ses deux meilleurs amis sont ses parents et le troisième est un écrivain qui ne connaît même pas son existence. La seule chose qu'elle suit assidument, parce que ses parents l'y obligent, c'est un groupe de soutien aux jeunes malades atteints comme elle de maladie grave. Elle y va en traînant les pieds parce qu'elle trouve ça crétin. Jusqu'au jour où s'y joint un gars à qui il manque une jambe, Augustus. Hazel est intriguée. Débute une amitié, qui ira forcément bien plus loin que ça et d'un livre qui ne peut pas laisser indifférent...
Hazel et Augustus lient amitié grâce aux livres. Hazel a un livre fétiche dans sa jeune vie : Une impériale affliction, écrit par un certain Van Houten, de la même famille que celle du cacao. Ce type n'a écrit que ce livre-là dans sa vie et la fin de son livre est inachevée. Ce qui tracasse Hazel, c'est de savoir ce qui est arrivé à Monsieur Tulipe et à la mère d'Anna. Augustus ne jure que par un roman en plusieurs volumes "où la moyenne [est] d'environ un cadavre par phrase".

Anna est une sorte de double littéraire d'Hazel, du moins Hazel vit à travers elle. Anna connaît un destin tragique. Ce qui adviendra des autres après sa mort est une de ses préoccupations majeures. Raison pour laquelle connaître la suite du roman est presque aussi vital pour elle (pour ne pas dire plus), que le Phalanxifor qui combat son cancer. Elle entraîne Augustus dans sa passion et c'est le début d'un rocambolesque voyage à Amsterdam, apothéose du roman.

On ne peut pas dire qu'on rit beaucoup (contrairement à ce qu'annonce la couverture!), c'est tragique mais sans (trop) de pathos, il y a de l'humour, certes, mais c'est de l'humour cynique qui fait plus sourire que rire. Hazel a elle-même quelque chose d'agaçant parce qu'elle sait toujours tout et est souvent sarcastique. John Green démonte l'image du malade cancereux sans défauts. Les personnages ne se plaignent pas de leur maladie, mais leur attitude révèle leur souffrance et le regard des autres sur eux, qu'ils ne peuvent supporter. Le meilleur copain d'Augustus aveugle et borgne suite à son cancer, s'est fait largué par sa copine qui ne peut supporter de rester avec quelqu'un dont l'avenir est incertain. Cela donne une scène lieu à une scène de violence inouie. Hazel pense être une grenade pour son entourage, celle qui détruira leur vie, ce qui lui est évidemment insupportable.

La violence, c'est aussi ([attention : spoilers! ] celle de la rencontre entre Hazel et son écrivain préféré qui en fait n'est qu'un ignoble personnage, ivrogne, "déception ambulante semi-professionnelle", comme il se décrit lui-même. Il se fiche pas mal de son lectorat. Là aussi, l'image de l'écrivain "nickel" en prend pour son grade ! La violence, c'est aussi celle des anonymes qui se disent des "friends" sur Facebook et qui se complaisent en atermoiements ou en éloges lors du décès d'Augustus alors qu'il aurait eu besoin d'eux avant et qu'ils ne se ont pas donnés la peine de se déplacer. Hazel, qui est la narratrice, remet Van Houten à sa place : pour elle, il n'est "qu'un autre de ces innombrables endeuillés qui ne le connaissaient pas, un autre de ces auteurs de posts qui se lamentaient trop tard sur son mur".

Et puis, évidemment, bien évidemment, ce roman est aussi un roman d'amour entre Hazel et Augustus. J'ai craint le pire à Amsterdam avec la scène à la Maison d'Anne Frank : j'avoue que là, j'ai trouvé ça un peu "too much" (ceux qui ont lu le livre savent de quoi je parle) : j''ai eu très peur de la dimension bluette un peu trop cliché que prenait le livre. Mais on oublie assez vite cet épisode par la consistance de tout le reste. On n'est pas dans un roman à 2 centimes, écrit avec les pieds, pour ados en mal d'histoire à l'eau de rose. Le lecteur en prend pour son compte en ce qui concerne l'émotion.
John Green  traite d'un sujet difficile, celui de la maladie, mais sans tomber non plus dans les clichés du voyeurisme et de l'atermoiement. Mais il ne ménage pas non plus son lecteur. Je pense qu'on se souvient du livre longtemps après l'avoir refermé. Un roman qui ne peut pas laisser indifférent.

Je lis rarement un livre dont tout le monde parle au moment où tout le monde en parle. En général, les blockbusters,  ça me fait fuir. Mais là j'ai fait une exception sans vraiment savoir pourquoi, d'ailleurs, d'autant que les histoires de maladie ne sont pas mon sujet de prédilection a priori. Bonne pioche.







 

4 août 2014

Alfred et Emily

 

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4e de couverture : "Parce que le poids de la Première Guerre mondiale a brisé son père, parce que l'émigration en Rhodésie a fait perdre à sa mère le goût de vivre, Doris Lessing a voulu imaginer l'existence de ses parents si l'histoire avait pris un autre cours : la guerre n'a pas eu lieu, l'Angleterre est florissante... et Alfret et Emily ne se sont jamais mariés."

 Au premier abord, on pourrait penser que l'idée de Doris Lessing est un peu saugrenue : à quoi cela sert-il de réinventer la vie de ses parents ?  Mais elle avoue que "la colère ramenée des tranchées par mon père s'est emparée d'[elle] très tôt et ne [l']a plus jamais quittée". Elle précise dans l'avant-propos du livre que ses parents furent " Tous deux furent dévastés par la Première Guerre mondiale. Après avoir eu la jambe fracassée par un obus [son] père dut porter une prothèse de bois. Il ne se remit jamais de l'expérience des tranchées. (...). Sur son certificat de décès, il aurait fallu inscrire comme cause de la mort : la Grande Guerre."

Le livre, constitué de deux parties, est organisé de manière originale sinon surprenante : la première partie est une fiction : "Le roman d'Alfred et Emily" ; la deuxième ("Alfred et Emily : deux vies") est une réflexion de Doris Lessing qui évoque l'impact qu'a eu la vie de ses parents sur la sienne, en tant que personne, écrivain et femme engagée.
L'ensemble du livre est agrémenté de photos et d'un extrait du London Encyclopaedia qui relate l'histoire du Royal Free Hospital, premier hôpital public et gratuit de Londres, où travaillait la mère de Doris Lessing.

L'écrivain reprend les grands traits de caractère de ses parents pour réinventer leur histoire. Emily McVeagh est une jeune femme de la bourgeoisie londonienne. Avec sa meilleure amie Daisy, elle décide de s'engager comme infirmière au Royal Free Hospital pour défier son père. C'est le pire boulot que l'on puisse imaginer, un travail réservé alors aux femmes de basses conditions. Les conditions de travail sont effroyables, le salaire misérable, on y souffre de la faim. Comme c'est un acte de rébellion, évidemment, cela ne va pas durer très longtemps... le temps pour Emily de trouver un mari, avec qui elle s'ennuiera mais qui mourra rapidement !
Emily se découvre des talents de conteuse, c'est du moins les enfants des voisins qui lui révèlent cette corde à son arc. Qui dit contes, dit lecture, dit école... De fil en aiguille, Emily finit par monter un réseaux d'école Montessori. Pour les achalander en livres, "elle se rendit dans plusieurs librairies, où elle déclara qu'elle comptait commander un grand nombre de livres et se renseigna sur les prix des livres en gros". La mère de Doris était effectivement une lectrice invetérée à tel point qu'elle se rappelle qu'un flots de livres entraient et sortaient de la maison car sa mère étaient prise par les gens du coin "pour une sorte de bibliothécaire". En Rhodésie, c'est une bouffée d'oxygène pour la mère comme pour la fille . Doris se rappelle qu'"elle avait lu allongée sur son lit, ou assise à cet endroit même. Les livres - un lieu de paix et de sérénité, où elle pouvait se réfugier... Les livres étaient une bénédiction. La lecture était une bénédiction."
Une soupape de sécurité pour résister à la vie africaine difficile, où Emily avait cru pouvoir reconstituer la vie de salon anglais. C'est en Perse qu'Alfred et Emily décident d'aller vivre en Afrique, parce qu'en Rhodésie on disait qu'on pouvait faire fortune avec la culture du maïs. Mais c'est une toute autre réalité qui les y attendait...

Alfred, dans la fiction, est beaucoup moins présent qu'Emily. Un indice qui révèle l'obsession de Doris Lessing quant à sa mère avec qui elle ne s'entendait pas. Son père, amputé d'une jambe, qui ne mourra pas physiquement dans les tranchées de la Grande Guerre, sera vaincu des années plus tard par le diabète. Sa mère, traumatisée par tous les blessés qu'elle a vu arriver à l'hôpital, n'est plus que l'ombre d'elle même et ne se rélèvera jamais. Des parents traumatisés par la guerre pèsera lourdement sur Doris : "C'était pour moi une réalité aussi présente que ce que je voyais autour de moi. Aujourd'hui encore je m'efforce d'échapper à cet héritage monstrueux, pour être enfin libre." Ces propos sont tenus en 2007.

Un livre en forme d'exutoire où la guerre est expurgée de la fiction, au mieux présente sous forme de coupes de cheveux partisanes : les femmes au carré raide sont pro-serbes ; celles au carré flou soutiennent les turcs. Et si vous êtes neutres, il n'y a plus qu'à vous tresser une natte ! Aussi ridicule que la guerre ! Un écrit d'ambiance sur une époque.

J'avoue que je ne m'attendais pas à un tel livre. J'imaginais une petite fiction tranquille. Réécrire la vie de ses parents n'est pas chose aisée. Doris Lessing parvient néanmoins à ne pas tomber le piège de la fiction d'une "vie de rêve" et de personnes "zéro défauts". Les liens entre fiction et réalité se tissent à la lecture la deuxième partie du livre, qui, toutefois, m'a donné quelques fils à retordre, par les redites et les divers sujets abordés.

Un bel hommage et une manière de rappeler que la guerre n'est pas une chose anodine (j'ai l'impression d'enfoncer une porte ouverte mais l'actualité mérite qu'on le rappelle).

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Le récap des billets écrits dans le cadre du challenge, c'est ICI

 

 

 

 

 

18 janvier 2014

James Joyce l'homme de Dublin

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Il y a quelques temps, j'ai découvert cette BD consacrée à Joyce sur un blog, une BD dont on n'a pourtant pas beaucoup entendu parler.
Je redoutais un peu la mise en BD d'un écrivain : j'ai lu, il y a longtemps un BD consacrée à l'oeuvre de Proust, (je ne sais plus quel tome d'A la recherche du temps perdu) et c'était tout juste une cata ! S'agissant d'une biographie mise en image, je me disais que ça pouvait être aussi un tantinet casse-gueule aussi ! Eh bien, c'était une erreur car cette BD de plus de 200 pages est un vrai régal !!

Elle est très bien documentée sur la vie du fameux écrivain irlandais, qui en fait, s'il a écrit Dubliners, n'a quasiment pas vécu en Irlande de sa vie. Très jeune, il s'est exilé avec Nora (sa compagne) hors de l'Irlande pour voir du pays. Il a trainé surtout en Italie et en France, mais aussi en Suisse, où il est décédé). Je ne vais rien vous apprendre en vous disant que c'était un sacré bonhomme ! Imbu de lui-même, alcoolique, courant la gueuse, mais malgré tout un homme attachant et drôle à sa façon, un esprit torturé, désespéré de ne pas être reconnu (pétard, il en a vraiment bavé pour se faire publier !), un esprit préoccupé aussi par l'état de sa fille....

J'ai un vrai coup de coeur pour cette BD qui parvient à restituer un Joyce complexe, à la fois agaçant et attachant. On rit beaucoup, parfois jaune, parfois aux éclats. On s'émeut aussi. La fin, à ce propos, est particulièrement réussie.

Quelques images - de très mauvaise qualité parce que j'ai juste un souci d'appareil photo en ce moment...

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Les vignettes à la fois simples et détaillées, agréables à lire. J'ai aimé la manière dont sont dessinées les jambes de Joyce se promenant (oui, détail un peu incongru, mais ça rend bien le promeneur qu'il était). Et l'image de Joyce après sa mort, c'est carrément une extra-bonne idée !

Bref, un coup de chapeau à Alfonso Zapico. Le livre se termine par une postface : le texte écrit par Valery Larbaud pour une conférence consacrée à Joyce en 1922, qui restitue le contexte littéraire de l'époque.

Avec ce livre, on apprend beaucoup en se divertissant. Je le classe parmi mes coups de coeur de l'année !

1 août 2013

Le dramaturge

 

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4e de couverture : "L'impossible s'est finalement produite. Jack ne se drogue plus, ne boit lus et sort même avec une femme de son âge. Certains vont jusqu'à prétendre l'avoir vu à la messe... On peut toujours rêver ou se mentir à soi-même, la vérité ne tarde pas à vous rattraper par le colback pour vous ramener à elle d'un coup sec. D'autant que, si Jacke ne tente de s'amender, le monde, lui, ne change pas. Un mari jaloux lui démonte le genou à coups de crosse, des flics désinvoltes l'accusent d'un meurtre qui les arrange et deux étudiantes sont retrouvées mortes coup sur coup. Trop c'es trop. Sans alcool, la cinquantaine venue, Jack oscille de nouveau au bord du gouffre. Personne n'ira lui faire croire que les emmerdes puissent d'un seul coup tomber si serrées sans qu'il y ait de lien entre elles. Jack le sait. Un tarés s'amuse dans l'ombre."

Voici mon troisième rendez-vous avec le détective privé Jack Taylor, ancien garda viré pour alcoolisme et autres frasques. A vrai dire j'ai commencé à lire les aventures de ce héros des temps modernes (c'est-à-dire tout sauf parfait) dans le désordre. C'est ici le troisième tome de ses aventure dans la jolie ville de Galway, ou plutôt une Galway tel qu'un touriste ne pourra jamais l'observer. Le Dramaturge précède La Main droite du diable, où, rappelez-vous Jack sortait d'un asile psychiatrique suite au décès de la fille d'une amie, tombée par la fenêtre alors qu'il en avait la garde.

Dans le présent volume, on ne reconnaît plus notre alcolo de Jack : il carbure maintenant à l'eau du robinet et au yaourt. Il a même décidé de laisser sa vie de détective privé au vestiaire pour un moment. Seulement voilà, un ancien indic dealer emprisonné le supplie de se renseigner sur le meurtre de sa soeur, étudiante retrouvée assassinée. Le meurtrier a l'air de s'y connaître en littérature irlandaise puisqu'il a laissé au pied de la victime un livre de John M. Synge. Jack se laisse convaincre à contre-coeur de s'occuper de cette affaire. Sans une goutte d'alcool. Avec parfois son ex-collègue "boulet", la ban garda, Brid, qui ne supporte pas qu'on l'appelle par son nom anglicisé, mais seulement par son nom irlandais : Ni an Iomaire. Cela va sans dire que Jack se fait une joie d'écorcher son nom à la moindre occasion...

Comme dans tous les romans noirs de Ken Bruen mettant en scène Jack Taylor, l'intrigue passe quasiment au second plan car Jack n'a de cesse d'observer ce qui se passe autour de lui, cette Irlande qui change et ses répliques font mouche :

"Dans le catalogue irlandais du crime, se prendre pour plus important qu'on n'est est gravissime."

"De mon temps un policier savait regarder de l'autre côté quand on lui tendait un pot de vin, mais aujourd'hui ils ont perdu tout respect d'eux-mêmes."

"Le type qui tripote son alliance, il a des besoins sexuels au-dessus de la moyenne."

"La journée était radieuse. Je m'arrêtais un moment à Eyre Square où l'herbe était envahie de gens qui se doraient au soleil. Avant le soir, ils seraient rouges, couverts de cloques. La rançon globale d'un été irlandais."

Jack enterre sa mère mais n'en a pas moins à l'oeil de prêtre qui lui avait mis le grapin dessus. Parce que l'Eglise est définivement coupable des pires crimes à ses yeux. Ken Bruen y reviendra d'ailleurs dans La main droite du diable, comme il l'avait fait avec Le martyr des Magdalènes.

Les romans noirs de Ken Bruen sont de la même veine que ceux d'Henning Mankell, auquel le romancier irlandais fait un clin d'oeil par une référence au Guerrier solitaire. Des clins d'oeil, il y en a en quantité d'ailleurs, notamment aux auteurs de romans noirs américains. Mais là, je ne suis pas assez calée pour vous en causer !

Les aventures de Jack Taylor plairont aux fans de Mankell, Rankin, Indridason etc. C'est de la même veine délicieuse !

 

 

 

 

 

14 septembre 2013

Je ne porte pas mon nom

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4e de couverture : "Rien de pire que l'ennui, même pour un dépressif notoire comme Dan ! Au repos dans sa villa de Chistianssund, acquise grâce à une brillante carrière dans la pub, le mystère s'invite dans sa vie. Son ami le commissaire Flemming fait appel à lui : une employée de son agence a été tuée et, étrangement, personne ne connaît son nom. Dan enquête..."


J'ai décidé cet été de me plonger dans la littérature danoise, littérature méconnue dans l'Hexagone (mis à part Karen Blixen - et encore, je me demande si tout le monde connaît sa nationalité - et évidemment le célébrissime Hans Christian Andersen -  parce que non, La Petite Sirène n'a pas été inventée par Disney mais fait partie d'une légende.).

Le pays lui-même reste énigmatique aux Français puisque ce n'est pas vraiment le pays de prédilection pour leurs vacances. Et pourtant, ce petit pays plat de 5 millions d'habitants vaut le détour. Heureusement, il y a Borgen, l'excellente série diffusée par Arte en ce moment même qui permet de lever le voile et peut-être aux gens d'aller visiter Copenhague.

Bref, mes lectures m'ont fait découvrir Anna Grue, donc Je ne porte pas mon nom est le premier livre traduit en français. Et quelle belle découverte ! Décidémment ce sont les journalistes qui écrivent les meilleurs polars. Et ici, l'originalité c'est que celui qui mène l'enquête n'est pas un commissaire ou inspecteur de police, mais tout simplement Dan, un publicitaire dépressif, dont un meurtre sur son lieu de travail va redonner goût à la vie. Il faut dire que son meilleur ami est le commissaire Flemming. Mais, comme le constatera le lecteur, on ne peut pas dire qu'il soit très efficace. Dan prend donc la voie dangereuse d'une enquête officieuse qui nous parle du Danemark d'aujourd'hui et de ses problématiques.

Oubliez le pays des Vikings et de la Petite Sirène, ici on n'est pas vraiment dans la légende et le fabuleux mais plutôt dans le trafic et les embrouilles administratives. Evidemment, comme elle écrit un polar, Anna Grue ne présente pas son pays sous le meilleur jour. Rendez-vous ici avec le travail dissimulé, les violences faites aux femmes, le trafic humain, le problème de l'intégration. Certes ce n'est pas une chose propre au Danemark, mais bizarrement, j'ai été un peu surprise qu'il y ait là-bas aussi, dans ce petit pays, autant d'immigrés clandestins, sans papiers (ou avec de fausses identités),  contraints de rester cachés, préférant vivre comme des fantômes de peur d'être expulsés, sachant le châtiment qui les attendent :

"Toutes ces femmes avaient trois points communs : elles étaient étrangères, elles vivaient cachées ici, à Christianssund et elles n'osaient demander aucune aide sociale de peur d'être expulsées du Danemark. (...) Si elles essaient d'aller à la police, on les renvoie au pays au plus tard trois mois après - et dans de nombreux cas, elles sont immédiatement renvoyées au Danemark, ou dans un autre pays, munies de nouveaux papiers".


Le pendant de tout ça, évidemment, c'est qu'il y a des profiteurs. Mais j'ai aimé l'analyse fine d'Anna Grue, la manière dont elle montre comment certains d'entre-eux se présentent en bienfaiteurs, et comment, en fin de compte, la corruption a la vie belle. L'inefficacité de la police est aussi montrée du doigt, parce que les meurtres s'accumulent et l'équipe du commissaire Flemming n'en pédale pas moins dans la semoule !

Bref, pour une première présentation littéraire du Danemark, je n'ai pas choisi un roman qui fait dans la dentelle mais dans le réalisme. Je me suis régalée. Dan le dépressif est en plus un personnage attachant. Et en plus, il n'y a pas qu'un seul coupable. Mais chuuuut, j'en ai vraiment dit trop dans ce billet !

J'ai hâte de découvrir Le baiser de Judas qui paraît au format poche dans les prochains jours.

 

 

 

7 décembre 2013

Le livre du roi

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4e de couverture : "En 1955, un jeune étudiant islandais arrive à Copenhague pour faire ses études. Là il va se lier d'amitié avec un étrange professeur, bourru, érudit et buvant sec, spécialiste des Sagas islandaises, ce patrimoine culturel inestimable qu'ont protégé les Islandais au long des siècles comme symbole de leur nation. Il découvre le secret du professeur : l'Edda poétique, le précieux Livre du roi, dont les récits sont à l'origine des mythes fondateurs germaniques, lui a été volée pendant la guerre par des nazis avides de légitimité symbolique.
Ensemble, le professeur et son disciple réticent, qui ne rêve que de tranquillité, vont traverser l'Europe à la recherche du manuscrit. Un trésor pour lequel certains sont prêts à voler et à tuer. Un trésor aussi sur lequel on peut veiller et qu'on peut aimer sans en connaître la valeur.
Une histoire inhabituelle et une aventure passionnante sur ce qu'on peut sacrifier et ce qu'on doit sacrifier pour un objet aussi emblématique qu'un livre.
Arnaldur Indridason met son talent et son savoir-faire de conteur au service de son amour des livres. Et de ce livre mythique en particulier."

 

Troisième lecture de ma rentrée littéraire, avec mon chouchou islandais cette fois-ci.

On laisse tomber l'inspecteur Erlendur et ses aventures. Ce roman écrit en 2005 ou 2006 entre Hiver Arctique et Hypothermie rend hommage au patrimoine culturel islandais et nous apprend ce qu'il est advenu du Livre du Roi, un fascicule faisant partie de l'Edda Poétique (XIIIe s.), aussi connu en Islande qu'au Danemark. Et pour cause : l'Islande était, jusqu'en 1944, une colonie du Danemark. Néanmoins, même après l'indépendance, une partie du patrimoine littéraire islandais dont le Livre du roi fait partie. L'Edda poétique est la principale source écrite, avec l'Edda en prose, sur la mythologie nordique. Les Danois rendirent le Livre du roi aux Islandais en 1971.

Si ce n'est pas tout à fait un polar, Arnaldur Indridason nous embarque quand même dans un road movie littéraire hâletant, grâce à un vieux professeur un zeste hisurte et porté sur la bouteille, spécialiste des manuscrits islandais à l'Université de Copenhague et un étudiant érudit mais empoté, Valdemar. A la poursuite du diamant vert ? Non, évidemment ! A la poursuite du Livre du roi.

L'Histoire occupe une grande place ici. Nous sommes en 1955, soit à peine dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Indridason évoque, à travers sa fiction, comment les nazis ont tenté de s'approprier la culture nordique pour la détourner à leur compte et spolié des bijoux littéraires patrimoniaux.

Et, comme toujours chez Indridason, le passé des personnages ressurgit et éclaire d'un jour nouveau leur présent. Peu à peu, on comprend mieux pourquoi le viel universitaire picole sec, déteste le vouvoiement et est prêt à toutes les imprudences pour récupérer le Livre du roi. En tout cas, il nous promène bien, du Danemark à l'Islande, en passant par l'Allemagne, sur les traces du manuscrit, car "importants ou non, les livres voyagent partout. Bons ou mauvais, ils ne choisissent pas leurs propriétaires, pas plus que le genre de maison dans laquelle ils vont se retrouver ou l'étagère sur laquelle on les rangera". Mais on espère vraiment, aux regards des dires de la fiction, que le livre retrouvera une bonne maison et une bonne étagère ! Valdemar en a grandement conscience : "Je savais que si nous n'avions pas le Livre du roi, nous serions absents de la scène internationale. S'il n'existait pas, une grande partie de notre culture ancienne serait perdue, et tout ce que nous savons de la religion nordique ancienne serait réduit d'autant."

Un bel hommage de l'écrivain à la fois aux livres et à la culture ancestrale de son pays. J'ai apprécié la page d'Histoire et l'on peut dire que ce roman est très érudit en ce qui concerne les mansucrits islandais. Cela dit, j'ai fini par m'y perdre et même trouver souvent des longueurs et des redites. Cela m'empêche d'adorer totalement ce roman. J'ai juste passé un bon moment parce que malgré tout, il y a quand même un sacré suspense pendant une bonne partie du roman, du genre qui vous empêche de le lâcher jusqu'au chapître suivant.

A un moment, je me suis tout de même demandé si Arnaldur ne pétait pas un câble dans sa description de l'ennemi ancestral du vieux professeur ou plutôt s'il ne mettait pas dans son roman un zeste de parodie  : "C'était un vieillard (...) avec quelques mèches de cheveux sur une calvitie parsemée de taches brunes, un nez aquilin proéminent et des joues creuses et exsangues. Il regarda le miroir et, pendant un instant, je vis ses yeux, des yeux noirs et féroces. Il m'aperçut. Il me montrat dans le miroir et poussa une sorte de glapissement." Effet comique garanti en ce qui me concerne !
Et avec le recul, je pense qu'une grande partie du roman est parodique, avec des personnages très stéréotypés (le vieil universitaire, le jeune étudiant, les méchants-pas-beaux...). Enfin, au passage on croise aussi le Prix Nobel de littérature Halldor Laxness !

Un roman touffu donc, dont ce billet ne parviendra pas à évoquer les multiples facettes. Une "note sur les sagas", à la fin de l'ouvrage, nous donne quelques repères.

 

 

 

 

 

 

8 août 2013

Au lieu dit Noir-Etang

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4e de couverture : "Dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre en 1926, le jeune Henry découvre la relation adultérine qu'entretiennent deux de ses professeurs. La solitude de M. Reed, marié et père de famille, l'intrigue ; tout comme le fascinent la beauté et le caractère passionné de Mlle Channing. Henry va être témoin complice et muet de la tragédie qui se noue au lieu maudit appelé Noir-Etang..."

Tadam ! C'est un roman noir bien echevelé que je viens de lire là mais non moins palpitant ! Dès le début, le lecteur connaît le dénouement dramatique de l'histoire : Thomas H. Cook prend soin de lui faire entrer ça dans le crâne pendant un certain nombre de pages par la voix du narrateur, Henry, devenu vieil homme. Néanmoins, le suspense reste entier et il faut vraiment lire ce livre jusqu'à la dernière page et avec attention car la révélation n'aura pas lieu avant. Un coup de théâtre vous y attend mais là j'en ai déjà presque trop dit...

Thomas H. Cook reprend le topos de l'amour passionnel et interdit, le plante dans le décor de Cap Cod à la fin des années 20. On aurait pu craindre qu'il tombe dans le piège du récit type Harlequin mais ce n'est pas le cas. Il s'attache avant tout à décrire l'atomsphère suffocante de la petite ville où se trouve Chatham School, école où étudie Henry et dont le père est le directeur et le bouleversement que va provoquer l'arrivée d'une belle femme émancipée, cultivée et artiste. Mlle Channing, embauchée comme professeur de dessin, a parcouru le monde avec son père quand elle était enfant. Un vent de liberté l'habite toujours et elle saura l'insuffler à Henry, mais également à son collègue Mr Reed. L'effet de ce vent de liberté emmènera ces trois personnages vers le drame. C'est l'étau qui se resserre autour d'eux peu à peu que décrit Thomas H. Cook, ou comment les ragots, les suppositions, les petites histoires que chaque habitant va se raconter finira par noircir la réalité, brisant les plus fragiles.

L'écrivain traite à merveille du sentiment de culpabilité et du thème de la liberté qui file tout au long du roman. Nous plongeons avec le narrateur dans le passé de cette petite ville de la Nouvelle-Angleterre des années 20 qui  fait froid dans le dos. Un roman noir bien caustique à dévorer sans modération.

Je vais me fixer d'autres rendez-vous avec Thomas H. Cook, c'est certain !

21 septembre 2013

Miséricorde

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4e de couverture : "Pourquoi Merete Lyyngaard croupit-elle dans une cage depuis des années ? Pour quelle raison ses bourreaux s'acharnent-ils sur la jeune femme ? Cinq ans auparavant, la soudaine disparition de celle qui incarnait l'avenir politique du Danemark avait fait couler beaucoup d'encre. Mais, faute d'indices, la police avait classé l'affaire. Jusqu'à l'intervention des improbables Carl Mørck et Hafez al-Assad du Département V, un flic sur la touche et son assistant d'origine syrienne. Pour eux, pas de cold case ... Couronné par les prix scandinaves les plus prestigieux, le thriller de Jussi Adler-Olsen, première enquête de l'inspecteur Mørck, est un véritable phénomène d'édition mondial."

Cela faisait un moment que ce livre me faisait de l'oeil à chaque fois que je passais en librairie. La petite vignette du Grand Prix des Lectrices de Elle ne faisait que renforcer mon envie de découvrir Jussi Adler Olsen, d'autant que les autres livres qu'il a publiés ont l'air d'avoir autant de succès que celui-ci, signalé partout comme un best seller. Et en plus Jussi Adler Olsen est... danois !  Voilà beaucoup d'indices de tentation pour un seul et même écrivain ! Et hop, ce livre a embarqué avec moi dans l'avion...

J'ai rapidement été absorbée par ma lecture qui a réussi à me faire oublier l'affreux gamin qui gesticulait à côté de moi pour voir si son père accéderait à son caprice... En effet, ce thriller vous prend aux tripes dès les premières pages. Les personnages sont attachants, surtout les deux compères qui mènent l'enquête, Carl Mørck le Danois et Hafez al-Assad le Syrien (oui, vous avez bien lu !) au passé trouble, maîtrisant encore mal la langue danoise et roi de la gaffe. Son boss, Carl est aussi plein de préjugés donc cela n'aide pas mais donne un couple détonnant, avec un zeste de suspicion :

"Tu t'appelles Hafez al-Assad. C'est ce qui est écrit sur les papiers que les services de l'immigration ont établi à ton nom, en tout cas."
"Ca doit pas être facile de traîner un nom pareil ?" "Le nom d'un dictateur qui a gouverné la Syrie pendant vingt-neuf ans ! Tes parents étaient membres du parti Baas ?"

On apprend que Hafez est un réfugié politique syrien mais que Carl l'ignorait car "le petit homme", comme il l'appelle (ce qui m'a passablement agacée) lui a caché la manière dont il est arrivé au Danemark, car sa vie lui a fait du mal et que c'est sa vie et pas celle de son boss.

Bon mais autant vous dire que c'est à peu près la seule chose que l'on apprend sur le pays de la Petite Sirène et que ce n'est qu'une anecdote secondaire dans ce thriller qui reste d'une facture très classique, et en fin de compte très anglo-saxonne. Je n'y ai pas retrouvé la "patte" nordique que j'ai l'habitude de fréquenter. Mis à part, peut-être que la victime qui est une femme politique, Merete Lyyngaard, qui incarne l'avenir du Danemark. On ne peut évidemment que penser à Borgen et son héroïne Birgitte, pour ceux qui connaissent cette excellente série danoise (postérieure à ce thriller, d'ailleurs).

Mais le comparaison s'arrête là. Ici on ne suit pas la vie publique et privée d'une femme politique, mais tout simplement l'enterrement vive d'une jeune femme qui se retrouve enlevée puis enfermée pendant cinq ans. Personne ne sait ce qui lui est arrivé, encore moins son petit frère handicapé.

Si j'ai aimé le suspense que j'avoue très bon, j'ai beaucoup moins aimé l'aspect un peu "gore" que prend ce thriller par moment. Je n'en vois pas l'intérêt. J'ai trouvé la fin un peu trop (attention SPOILER !)  "happy end" et miraculeuse pour être totalement crédible.

Une lecture divertissante mais sans doute pas inoubliable à mes yeux, j'ai lu nettement mieux avec Je ne porte pas mon nom de Anna Grue et je doute de renouveler l'expérience avec les deux autres romans qui sont la suite à celui-ci.

 

 

 

 

21 juin 2013

Rosie ou le goût du cidre - Une enfance dans les Cotswolds

 

 

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4e de couverture : "" Le thème de ce livre (une enfance à la campagne) était, dans sa banalité, redoutable à traiter. On attend au coin du bois l'odeur des foins, la pêche aux écrevisses et autres fariboles certainement enchanteresses, mais qui font vite bâiller. Rien de tout cela dans ce récit d'une pureté de ton et de langue prodigieuse : une langue qui reste
de bout en bout, comme celle de Colette, le parler d'un poète. Hors de nos frontières, deux livres seuls, pour tout, dire, accèdent à ce miracle : Vingt ans de jeunesse de Maurice O'Sullivan, qui raconte une enfance irlandaise dans les Blaskets et que Dylan Thomas comparait "à l'œuf tout frais pondu d'un oiseau de mer", et, sur un autre registre, Vertes demeures de W. H. Hudson, dont Conrad disait qu'il écrivait " comme l'herbe pousse". Compliment qui pourrait fort bien s'adresser à Laurie Lee en la présente occurrence. " (Patrick Reumaux)"

 Tout d'abord, pour celles et ceux qui l'ignoreraient (comme moi avant de commencer ce récit, j'avoue ! ) Laurie Lee est un écrivain, poète et scénariste anglais (1914-1997). Cider with Rosie a été écrit en 1959.

L'homme de lettres nous livre ici sa prime enfance, dans le sud ouest de l'Angleterre dans la région des Cotswolds, plus précisément dans la vallée de Slad. Nous sommes au début du XXe siècle, juste après la Première Guerre mondiale. Laurie Lee nous prévient : "Ce livre est une remémoration de la première enfance ; le temps en a peut-être déformé certains épisodes". Mais en fait, peu importe. L'écrivain procède ici non par ordre chronologique mais plutôt par thématiques formant chacune un chapitre du livre. Une manière originale d'aborder un récit d'enfance. Quelques-uns ont attiré mon attention plus que d'autres. Notamment lorsque Laurie évoque ses deux grands-mères dans le chapitre "Deux grands-mères dans les lambris" : il y décrit deux vieille dames fortes en caractères, que tout oppose et qui se détesteront cordialement jusqu'à leur mort. Elles sont pourtant tellement liées l'une à l'autre par le fil de la discorde que la mort de l'une emportera l'autre !

"Grand-mère Trill et Grand-mère Wallon étaient deux vieilles ennemies vivant chacune sur les nerfs de l'autre". "Elles communiquaient à coups de sabots et de balai, sautant sur le sol et frappant au plafond."
"Grand-mère Trill avait un curieux sens du temps, qui paraissait obéir à un modèle dépassé. Par exemple, elle prenait son petit déjeuner à quatre heures du matin, déjeunait à dix, prenait un thé à deux heures et demie de l'après midi et se mettait à nouveau au lit à cinq heures."

Ces deux grands-mère sont attachantes de drôlerie, presque des personages de BD. Et quand Laurie Lee n'évoque pas sa famille (qui occupe évidemment une bonne partie du livre), il brosse une peinture magnifique de sa vallée dans les Costwolds :

"L'hiver, pas plus que l'été, n'était typique dans notre vallée, ce n'en était même pas le contraire. C'était simplement autre chose.(...)
- Fait mortel, dehors ! dit le laitier. Les freux sont après les moutons. Les cygnes gèlent sur le lac ! Et les mésanges tombent raides mortes en plein vol!"
"C'était un monde de verre, étincelant et immobile. Les brumes avaient gelé tout autour des arbres, les transformant en pains de sucre. Tout était raide, bouclé, scellé, et quand nous respirions, l'air avait une odeur d'aiguilles, nous piquaient les narines et nous faisait éternuer. (...) Sous le soleil faible et bas, les champs lointains étaient recroquevillés comme des huîtres."
"Le ciel s'était éclairci et des ruisseaux d'étoiles déferlaient dans la vallée jusqu'au Pays de Galles."

Mais l'été, "étourdi de senteurs et d'abeilles, le jardin partout brûlait de chaudes fleurs blanches, chacune d'une si aveuglante incandescence qu'elles faisaient mal aux yeux quand on les regardait.
Les villageois prenaient l'été pour une sorte de punition. Les femmes , qui ne s'y habituèrent jamais, déversaient des seaux d'eau dans les chemins, enlevaient la poussière en marmonnant, tandis que couvertures et matelas pendaient comme des langues aux fenêtres et que les chiens, babines pantelantes, s'abritaient sous les citernes à eau de pluie."

Enfin, le village du tout jeune Laurie est peuplé de personnages tout à fait étranges : Charlie-Trognon-de-Chou, Albert-le-Diable, Percy-de-Painswick ou Willy-le-Poiscaille... Tout un monde !

L'écriture de Laurie Lee m'a vraiment enchantée, par sa poésie mais aussi sa touche d'humour. J'ai lu le livre en version française dans une traduction remarquable. Par contre, j'ai, étrangement, eu du mal à m'attacher aux personnages qui peuplent le village (mis à part les grands-mères) et même à l'écrivain enfant.

Une lecture en demi-teintedonc, mais récit à découvrir malgré tout. Il constitue le premier volume d'une trilogie dont Un beau matin d'été (1969) et Instants de guerre (1991) constituent la suite de la vie de l'écrivain. J'avoue que le deuxième volume me tente...

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Lu dans le cadre du Mois anglais organisé par Lou et Titine

 

 

 

21 mai 2013

Le choeur des paumés

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4e de couverture : "L'inspecteur Harry Synnott est un garda intègre. Même si ça doit lui coûter son mariage, même si certains de ses collègues l'évitent, même s'il doit trafiquer des preuves pour éviter qu'un coupable s'en tire... Il croit en la justice quel qu'en soit le prix. Dans les commissariats de Dublin, comme dans ceux de Galway, tous se battent pour leurs idéaux alors qu'autour d'eux l'Irlande vacille et se perd dans l'afflux soudain d'argent et la corruption galopante. Harry Synnott quant à lui, devrai payer le prix fort pour faire aboutir son enquête.

Oubliez l'Irlande des Leprechauns. Ici Gene Kerrigan, écrivain que je découvre, peint une Irlande bien noire où il ne fait pas bon avoir des problèmes, que ce soit avec les hommes si vous êtes une femme ou même avec la police, corrompue à souhait et aux méthodes peu orthodoxe pour faire avouer ceux qu'elle prend dans ses filets. Oubliez l'humour irlandais également. Ici on ne rigole pas.

Plusieurs intrigues sont menées de front : à Galway un cinglé est monté sur le toit d'un pub et menace de sauter, puis insinue avoir commis un massacre ; à Dublin une jeune femme accuse un jeune homme de bonne famille de viol ; un type prépare le casse d'une bijouterie ; une camée tente de soutirer de l'argent à un touriste américain en vacances à Dublin, en le menaçant avec une seringue remplie de... Ketchup !

Plusieurs gardai peuplent aussi l'intrigue : l'inspecteur Harry Synnott de Dublin, accompagné de la flickette Rose Cheney ; le gardai Mills à Galway. Pourtant, ils ne forment pas les meilleurs amis du monde : en effet, ça flingue chez les racailles et les paumés autant que dans la police où tous les coups sont permis, même les plus vicieux. Rose, en particulier est bien perverse (mais là j'en dis déjà trop !).

Autant dire qu'on ne trouve aucun personnage sympathique dans ce roman, ils sont même plutôt effrayants... En y réfléchissant bien, on se demande si c'est une bonne idée de repartir en vacances en Irlande ! Eh oui, Gene Kerrigan ne fait vraiment pas dans la dentelle en décrivant une société irlandaise corrompue jusqu'au trognon, où la police ne vous serait pas vraiment d'en grand secours en cas de pépin, où les repères sont à la dérive.

Un détail qui m'a amusée : Harry Synnott est un graphomane aigu, il note tout quand il interroge un suspect et il lui fait signer son "grabouillage".

On passe un bon moment, malgré une ambiance pesante et pince sans rire, très différente de celle des polars de Hugo Hamilton ou Ken Bruen. A la petite semaine, premier volume des aventures de l'inspecteur Synnott  attend déjà dans ma PAL...

 

 

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